Regards féministes

Mathilde Rivoire : mobiliser la philanthropie pour protéger la démocratie en France

Féminismes Philanthropie engagée

28 octobre 2026

Mathilde Rivoire est co-déléguée générale du Fonds pour la Démocratie, aux côtés de Samia Hathroubi. Après une formation littéraire et en sciences politiques, elle travaille depuis plus de dix ans dans le champ de la philanthropie pour des structures d’intérêt général, en France et aux États-Unis. Elle était auparavant responsable du développement de l’association Démocratie Ouverte, où elle était notamment en charge du plaidoyer en faveur de l’engagement des philanthropes pour l’innovation démocratique.

Photo Mathilde Rivoire 1_2026

Vous êtes Co-Déléguée générale du Fonds pour la Démocratie, premier fonds de dotation participatif dédié à la démocratie en France. Pouvez-vous nous présenter le Fonds et revenir sur le constat qui a conduit à sa création ?

Le Fonds pour la Démocratie est une structure toute nouvelle, officiellement créée en 2025, dédiée au soutien des associations d’intérêt général qui jouent un rôle crucial dans la défense et la protection de la démocratie en France. Concrètement, cela signifie des associations qui travaillent sur la protection des droits, l’accès à une information fiable, indépendante et vérifiée, ainsi que sur la question du pouvoir d’agir et de l’égalité politique de toutes et tous. Cela concerne en particulier les personnes en situation de privation de droits, les groupes discriminés ou les personnes les plus vulnérables, et leur capacité à participer à la vie publique.

Ce fonds répond à un véritable constat d’alerte de la société civile : à l’échelle mondiale, les démocraties font face à des pressions croissantes. Le V-Dem Institute parle même d’une « 3ᵉ vague autoritaire », où les démocraties reculent face aux autocraties dans le monde. On observe un rétrécissement de l’espace civique, c’est-à-dire de la capacité de chacune et chacun à participer à la vie publique, à manifester, à s’exprimer, à être informé de manière indépendante. On observe aussi des remises en cause de l’indépendance de la justice, des procédures qui visent à attaquer directement l’action des associations et leur liberté d’agir dans le champ politique, ainsi que des attaques contre la liberté de la presse et une concentration des médias qui menacent le pluralisme et la capacité des citoyennes et des citoyens à se forger une opinion libre.

Face à ce constat, deux besoins très forts se sont exprimés : d’un côté, les associations qui œuvrent sur ce sujet en France ont besoin de moyens supplémentaires, de confiance et d’indépendance pour mener leurs actions. De l’autre, les mécènes, les fondations et les citoyennes et citoyens qui veulent agir sur ces questions de manière concrète se demandent quelles associations soutenir, dans quel cadre, selon quel processus de sélection, et comment agir collectivement. Il y avait une demande croissante de bien diagnostiquer les enjeux et de disposer de modalités d’action philanthropiques à la hauteur. C’est tout l’objet de la création de ce fonds : répondre à ces attentes et créer un levier d’engagement.

 

Le Fonds pour la Démocratie a vocation à mobiliser des financements pour soutenir les acteurs de la société civile qui protègent la démocratie en France. Quels types d’actions soutenez-vous, et quels critères guident vos choix ?

Nous soutenons des associations qui agissent dans le champ de l’intérêt général au sens fiscal : elles ont un but non lucratif et ne s’adressent pas à un cercle restreint. L’année dernière, nous avons soutenu nos treize premières associations, avec la volonté de constituer une première cohorte de partenaires représentative d’un écosystème démocratique large.

Sur le volet de l’accès à une information fiable et vérifiée, nous avons par exemple soutenu le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), seule instance indépendante en France à rassembler journalistes, médias et agences de presse, et qui peut être saisie pour organiser des médiations sur le traitement d’une information jugée contraire aux critères de déontologie journalistique. C’est un organe qui nous est apparu collectivement très important dans la période actuelle.

Sur le champ de la protection des droits, nous avons soutenu la « Maison des lanceurs d’alerte », qui accompagne juridiquement des personnes dénonçant des atteintes à l’intérêt général au sein de leur entreprise ou dans le cadre de la fonction publique, et qui ont besoin d’un cadre protecteur pour pouvoir lancer ces alertes.

Nous avons aussi soutenu, à une échelle beaucoup plus locale mais tout aussi essentielle, des collectifs de citoyennes et de citoyens qui s’organisent pour prendre la parole dans la vie publique : « Aujourd’hui les citoyennes », à La Réunion, qui œuvre pour la participation des jeunes femmes à la vie publique, ou « Cho3 » (Collectif des Habitants Organisés du 3e arrondissement), qui agit dans l’un des quartiers les plus pauvres de France, à Marseille, notamment sur une campagne pour l’accessibilité et la gratuité des transports en commun pour les personnes à mobilité réduite. Plus largement, ces collectifs défendent les droits des habitantes et habitants d’un territoire à partir de leurs besoins les plus immédiats. C’est le premier échelon démocratique, celui qui garantit la dignité des personnes et leur capacité à défendre leurs droits.

Nous sommes sur le point d’annoncer notre nouvelle cohorte d’associations soutenues, issue un appel à initiatives centré sur la protection de l’État de droit et de l’espace civique : elle réunit 12 associations qui défendent les droits en justice, protègent les militantes et militants associatifs, et documentent les atteintes aux libertés fondamentales. À l’approche des échéances électorales, dans un moment où la vitalité du débat public, l’indépendance des contre-pouvoirs et la protection des libertés civiques sont essentielles, il nous a semblé important d’accompagner des associations qui travaillent à l’échelle nationale sur ces grands piliers, l’ossature même de la démocratie.

 

Dans un contexte de fragilisation démocratique, les fondations peuvent-elles devenir un véritable pilier du renforcement de la démocratie ? Selon vous, quel rôle peuvent-elles jouer ?

Je crois que nous sommes au-delà d’un simple moment d’alerte : nous sommes dans un moment d’érosion active. Il y a donc besoin d’acteurs privés qui disposent de ressources financières, qui peuvent prendre des risques, agir de manière adaptée, et qui ont une expertise dans le champ de l’intérêt général. C’est un moment extrêmement important pour qu’ils puissent mobiliser les ressources nécessaires afin de soutenir ces associations, qui ont besoin d’indépendance pour agir.

Cette notion d’indépendance et de confiance est essentielle, parce que dans une période où l’érosion démocratique s’accélère, il y a un enjeu de solidarité avec celles et ceux qui sont les premiers exposés aux attaques.

Les contre-pouvoirs, notamment associatifs, peuvent être directement visés. Les fondations peuvent agir sur ce terrain.

Aujourd’hui, il y a moins de 2 % des fondations françaises qui ont pour domaine principal la démocratie, la justice et le pluralisme, et c’est bien trop peu au regard des enjeux. Ce chiffre, souvent cité, provient d’une enquête menée par l’Observatoire de la philanthropie de la Fondation de France, dont les données remontent à 2023. Les chiffres actualisés évolueront sans doute un peu, mais l’écart reste immense par rapport aux enjeux dont nous parlons. Il y a donc un véritable appel à un sursaut philanthropique, et à une capacité à soutenir réellement les associations qui sont en première ligne sur ces thématiques.

 

Le Fonds pour la Démocratie publiera dans les prochaines semaines, en partenariat avec la Fondation RAJA-Danièle Marcovici, une note consacrée aux liens entre démocratie et droits des femmes. Pourquoi est-il essentiel de considérer les droits des femmes comme un enjeu démocratique ?

C’est absolument essentiel. La relation entre démocratie et droits des femmes et des minorités de genre est imbriquée, mutuellement constitutive.

Il n’y a pas de protection des droits des femmes sans démocratie, sans liberté d’informer, sans indépendance judiciaire, sans protection des droits, sans la possibilité pour les femmes de manifester, d’aller dans la rue, de défendre leurs droits.

Et inversement, l’affaiblissement des droits des femmes est une atteinte à la démocratie elle-même.

On observe aujourd’hui un recul de la représentation politique des femmes, à contre-courant d’une tendance qui avait plutôt mené au renforcement de la parité dans les institutions, un recul documenté par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Il y a des attaques asymétriques visant les femmes journalistes, du cyberharcèlement de militantes féministes, des attaques contre les droits reproductifs, donc contre le corps des femmes et leur autonomie. L’érosion démocratique s’accompagne ainsi systématiquement d’attaques contre les droits des femmes et des minorités de genre.

C’est un diagnostic que la Fondation RAJA-Danièle Marcovici a elle-même contribué à poser, à travers le rapport « La Nouvelle vague », publié par Neil Datta (directeur de l’European Parliamentary Forum for Sexual & Reproductive Rights). Nous savons que la France est aujourd’hui l’un des pays les plus ciblés par les mouvements anti-droits et anti-démocratiques, le deuxième pays le plus ciblé après la Hongrie, et que ces mouvements sont très structurés. L’attaque contre les droits des femmes est une première porte d’entrée pour s’attaquer à l’État de droit en général, à l’indépendance de la justice et au pluralisme, à l’expression de toutes les voix.

Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette dynamique. Dans le cadre du travail que nous menons actuellement sur les enjeux de genre et de démocratie, nous portons une attention particulière au masculinisme et à la manière dont il propage des discours contre les droits des femmes, des discours qui peuvent devenir de véritables facteurs de déstabilisation démocratique, au regard de leur impact sur la fabrique de l’opinion politique. À l’approche des prochaines échéances électorales en France, c’est une menace prise très au sérieux par nos institutions. Un récent rapport du Sénat sur les menaces masculinistes parle même d’enjeux de sécurité intérieure. Ce sont des courants qui auront un impact fort sur notre vie démocratique, à court comme à long terme. Diagnostiquer cela, c’est aussi reconnaître que les fondations féministes ont été pionnières dans l’approche des enjeux démocratiques contemporains.

 

Au regard des fragilités que vous observez aujourd’hui, quels leviers faudrait-il renforcer en priorité pour consolider notre démocratie ?

Nous avons clairement identifié le levier du droit et de la protection juridique, c’est pourquoi nous en faisons une priorité d’action. On peut aussi en tirer les enseignements de pays ayant connu des dynamiques illibérales, comme la Hongrie ou, actuellement, les États-Unis. Le contentieux stratégique, c’est-à-dire des associations qui portent des cas emblématiques en justice et obtiennent des victoires créant des précédents et un cadre plus protecteur, est un sujet fondamental, tout comme la protection numérique et physique des défenseuses et défenseurs des droits et la prévention de leur épuisement.

Un deuxième levier tient au pouvoir des citoyennes et des citoyens qui s’organisent. Cela revient beaucoup dans les discussions stratégiques que nous avons pu avoir avec nos parties prenantes, qu’elles soient associatives, membres de notre gouvernance ou mécènes. La question est de savoir comment accompagner des actions très locales, parfois beaucoup moins identifiées par la philanthropie, mais portées par des citoyennes et des citoyens qui s’organisent et se mobilisent.

Enfin, il y a le levier des alliances et des coopérations. Les attaques sont multiples et très organisées, donc la question est de savoir comment renforcer notre capacité à agir collectivement. C’est aussi une des ambitions du Fonds, et de la manière dont il agit au sein d’un écosystème d’acteurs, en nourrissant des liens avec des dynamiques plus larges. Je pense par exemple à la Coalition pour une Philanthropie Féministe, que nous avons décidé de rejoindre.

Il est maintenant urgent que les mécènes se mobilisent pour se doter de moyens financiers plus importants.

Nous avons d’importantes opportunités devant nous aux côtés des associations pour contribuer à la démocratie que nous voulons voir advenir :  aujourd’hui, pour les générations futures et pour toutes et tous.

Propos recueillis par Cristina Asensi-Rodriguez, Apprentie Chargée de communication à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici. 

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