Interview de Neil Datta : “La Nouvelle vague”, un signal d’alerte face à la montée des offensives anti-droits en Europe
À la tête du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), Neil Datta observe depuis plus de vingt ans la progression des réseaux anti-droits. Son nouveau rapport, La Nouvelle vague (2025), dresse un constat alarmant : en cinq ans, ces mouvements ont levé 1,18 milliard USD en Europe, contre 707 millions sur toute la décennie précédente. Plus organisés, plus stratégiques et désormais ancrés dans le champ politique, ils avancent un projet clair : remodeler les lois et institutions pour réduire les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes, et affaiblir les démocraties européennes.
14 août 2025
En 2021, vous avez publié La partie émergée de l’iceberg, un rapport qui révélait le montant de 707,2 millions USD alloué aux financements des mouvements anti-genre sur la période 2009-2018. En 2025, votre deuxième étude, La Nouvelle vague, démontre que ce montant a grimpé à 1,18 milliard USD sur la période 2019-2023. De plus, vous précisez que ces mouvements disposent désormais d’une coordination internationale inédite. Qu’est-ce qui, selon vous, explique cette montée en puissance et cette structuration rapide, particulièrement en Europe ?
Ce qui explique cette structuration rapide et cette montée en puissance, c’est avant tout que le mouvement anti‑genre, anti‑droits se considère désormais comme un véritable mouvement politique.
On est passé d’actions menées par des groupes religieux conservateurs, ancrés dans certaines communautés de croyants, à un projet politique assumé.
Il ne s’agit plus seulement de mobilisations issues de la société civile conservatrice visant à influencer ponctuellement une loi — par exemple sur l’IVG ou l’éducation à la sexualité. Désormais, le mouvement agit avec un ancrage direct dans certains partis politiques, et dans plusieurs pays il a connu de réels succès. Cette implantation lui permet de bénéficier de financements publics, de créer des think tanks et d’autres institutions de production d’idées, développant un corpus intellectuel anti‑droits et d’extrême droite. L’objectif n’est plus seulement d’influer sur quelques politiques, mais de s’imposer comme une force politique à part entière.
Historiquement, le mouvement émerge à la fin des années 1990 – début 2000 au sein de communautés religieuses, notamment catholiques, qui voient d’un très mauvais œil les évolutions sociétales. La Conférence mondiale de Pékin de 1995, qui reconnaît pour la première fois à l’échelle internationale le droit des femmes à disposer de leur corps, à décider librement en matière de reproduction et de sexualité, est vécue par certains comme une défaite majeure. Face à cette perte d’influence, ces acteurs réfléchissent aux raisons de leur recul et popularisent alors l’expression « idéologie du genre », inventée par des penseurs catholiques pour désigner l’ensemble des évolutions qu’ils rejettent : divorce, contraception, IVG, droits LGBT+, euthanasie, égalité de genre, etc.
De là, l’idée se diffuse des institutions religieuses (Vatican, conférences épiscopales) vers la société civile, d’abord dans les anciens mouvements pro‑vie, qui se « relookent » et élargissent leur combat au‑delà de l’IVG, intégrant par exemple l’opposition aux droits LGBT+. En France, on observe ainsi le passage d’associations anti‑avortement vers La Manif pour Tous, puis leur intégration dans un ensemble d’actions plus larges contre ce qu’ils appellent « l’idéologie du genre ».
Progressivement, ces acteurs investissent le champ partisan, d’abord via les partis de droite chrétienne, puis vers l’extrême droite, jugée plus offensive sur le sujet. On le voit par exemple avec Vox en Espagne ou l’AfD en Allemagne. Cette mutation permet au mouvement, une fois arrivé au pouvoir dans certains pays, de promouvoir des politiques nationales anti‑droits et même une diplomatie internationale alignée sur ces positions.
En l’espace de 25 ans, ce mouvement est donc passé d’un réseau religieux conservateur à un acteur politique transnational structuré, doté d’alliances stratégiques, de moyens financiers accrus, passant de 707,2 millions USD en 2009‑2018 à 1,18 milliard USD en 2019‑2023, et d’une coordination internationale sans précédent.
Selon votre rapport, ces mouvements ne se limitent pas à une « guerre culturelle » mais qu’ils constituent une véritable stratégie de prise de pouvoir politique. Quels risques concrets cela représente-t-il pour la démocratie et les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes en Europe ?
À mon avis, les risques sont multiples si ces mouvements parviennent à accéder au pouvoir. Dans un système de coalition comme en Belgique, même un petit mouvement anti‑droits peut peser lourd : il peut dire à ses partenaires de coalition qu’en échange de l’intégration de ses revendications, il les soutiendra sur le reste de leur programme.
Ces revendications visent très souvent à remettre en cause certains droits ou points de vue liés à la procréation, à la sexualité, et à d’autres thématiques connexes. Par exemple, au lieu de demander simplement une révision de la loi sur l’Intervention Volontaire de Grossesse (IVG), ils pourraient proposer l’organisation d’un référendum ou de ne pas modifier la loi en elle-même, mais revoir certains délais ou arrêter les subventions à l’éducation à la sexualité.
Dans certains pays, lorsqu’ils arrivent véritablement au pouvoir, on observe d’autres politiques mises en place. En Italie, le gouvernement de Meloni a envoyé des personnes anti-IVG dans les centres de planning familial pour dissuader les femmes d’y avoir recours. Lorsqu’ils sont au pouvoir pendant un certain temps, ces mouvements peuvent aussi réorganiser certaines institutions d’État. C’est ce qu’on a observé aux États-Unis et en Pologne, où la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême a permis l’adoption d’une interprétation plus restrictive des droits fondamentaux et, par conséquent, la remise en cause du droit à l’IVG des femmes. On peut donc envisager une perte de droits à plusieurs niveaux.
La question de la démocratie elle-même se pose aussi : en Pologne, par exemple, un parti anti-genre avec des dérives autoritaires a été éjecté du pouvoir lors d’élections libres, mais un représentant de ce même parti est revenu récemment en tant que président nouvellement élu. Dans d’autres pays, il est difficile de voir comment ces partis pourront être délogés une fois installés, comme en Hongrie, membre de l’Union européenne, où il est compliqué d’imaginer une sortie du pouvoir de Viktor Orbán. Aux États-Unis, on constate des dérives autoritaires très ancrées et préoccupantes.
À mes yeux, les dangers sont donc nombreux : d’abord, un blocage de l’avancée de certains droits ; ensuite, un recul effectif de droits que l’on croyait acquis ; enfin, un changement dans la composition des institutions, visant à pérenniser cette érosion des droits et de la démocratie.
Il faut bien comprendre qu’il n’y aura pas de « Big Bang » où l’on se réveillera soudainement en pays autoritaire. Ce glissement se fait petit à petit, au fil d’un grignotage des droits, jusqu’à ce que la population ne réalise même plus à quel point certaines valeurs démocratiques essentielles ont été perdues.
Pouvez-vous nous expliquer comment ces financements sont utilisés par les mouvements anti-droits ? Quels sont leurs modes de fonctionnement et quel impact concret ces stratégies ont-elles sur les droits des femmes et des minorités de genre en Europe ?
Ces financements proviennent de trois sources principales.
La première, ce sont les États-Unis, d’où proviennent des fonds privés, souvent issus de milliardaires proches de la droite chrétienne conservatrice américaine, comme le cercle MAGA[1] de Trump. Ces milliardaires créent des fondations qui financent des organisations américaines qui, à leur tour, établissent des bureaux et organisent des actions en Europe. Leur spécialité est notamment de porter des contentieux devant les cours européennes, exportant une expérience juridique américaine où beaucoup de droits progressistes ont été gagnés ou perdus par des décisions de justice, notamment la Cour suprême. Cette stratégie est relativement nouvelle et apporte une logique plus combative aux luttes juridiques en Europe.
La deuxième source majeure est la Russie. Elle agit principalement en finançant des partis d’extrême droite à travers l’Europe, comme ce fut le cas avec Marine Le Pen en France, et en soutenant des « services anti-genre » qui développent des alternatives aux politiques progressistes. Par exemple, là où le mouvement féministe promeut l’accès à la contraception et à l’IVG, ces groupes créent des services de planning familial pour dissuader les femmes d’avoir recours à l’IVG, et diffusent de la désinformation. Ils développent aussi une éducation à l’abstinence, souvent jusqu’au mariage hétérosexuel, comme alternative à l’éducation sexuelle. Ces actions sont menées par des mouvements catholiques et d’autres groupes proches du Kremlin.
Enfin, la troisième source, la plus importante à hauteur de plus de 80 % des financements, est l’Europe elle-même. Cette part provient d’acteurs européens, y compris des individus très riches, et parfois des fonds publics. Cet argent sert à financer toute une galaxie d’organisations anti-droits désormais présentes dans presque tous les pays européens, y compris les pays nordiques et les Balkans, où elles étaient quasi inexistantes il y a quelques années. Ces organisations disposent désormais de moyens financiers croissants, leur permettant d’amplifier leur portée.
La grande nouveauté est qu’ils ont également créé des think tanks bien financés, avec des professionnels qui produisent des rapports et des idées anti-droits et anti-genre. Ces think tanks sont souvent en lien avec des partis d’extrême droite, comme le parti Vox en Espagne ou l’AfD en Allemagne, ou sont financés par certains gouvernements, comme celui de Viktor Orbán en Hongrie. Ces organisations cherchent à influencer les débats politiques au niveau européen, en particulier sur l’allocation du budget pluriannuel de l’Union européenne, en demandant par exemple la suppression des financements destinés à la société civile, aux droits humains, à la protection de l’environnement ou aux médias.
Ces financements renforcent donc un réseau dense de mouvements anti-droits et anti-genre en Europe, qui développent des alternatives aux droits existants, influencent la politique via des think tanks, et agissent de manière coordonnée pour remettre concrètement en cause les droits des femmes et des minorités de genre.
Face à cette offensive, quels rôles peuvent jouer la société civile, les fondations engagées et les acteurs du plaidoyer pour défendre et renforcer les droits sexuels et reproductifs à long terme ?
D’abord, il faut bien comprendre dans quel match on joue : on n’est plus dans un petit compromis avec quelques communautés religieuses, on est face à un projet politique structuré, autoritaire, et à un rapport de force qui ressemble à une partie d’échecs complexe.
Dans ce contexte, la société civile et les fondations engagées jouent un rôle essentiel : prendre conscience de ce qui se passe, comprendre la nature du projet en face, et surtout alerter et sensibiliser le monde politique, car c’est là que se joue l’issue de cette confrontation.
Concrètement, j’ai identifié cinq leviers d’action — les cinq « D » — qui peuvent être mis en œuvre par beaucoup d’acteurs :
- Découvrir : s’informer, enquêter sur les mouvements anti‑droits, leurs financements, leurs relais, mais aussi suivre l’évolution de projets politiques concrets, comme le “projet Périclès” révélé en France, qui prévoit un financement massif pour aider un parti d’extrême droite à gagner en 2027.
- Désarmer : identifier leurs atouts, leurs méthodes — campagnes sur les réseaux sociaux, actions juridiques, lobbying — pour être en mesure de les contrer efficacement.
- Disloquer : les empêcher de se rapprocher des centres de pouvoir, apprendre à reconnaître des organisations aux noms anodins mais à l’agenda anti‑droits pour éviter qu’elles accèdent à nos élus, nos ministres ou nos médias.
- Démonétiser : réduire leurs flux financiers, qu’ils soient publics ou privés. Cela passe par la vigilance sur l’attribution de subventions et par des actions ciblées, comme enquêter sur des fondations ou organismes qui leur servent de relais.
- Défendre : à deux niveaux — protéger les militantes et militants qui sont en première ligne, et sécuriser dans la loi, voire dans la Constitution, les droits essentiels comme l’IVG, la contraception ou le mariage pour tous, afin qu’ils résistent à d’éventuelles offensives futures.
L’idée, c’est vraiment d’anticiper : s’assurer dès maintenant que nos droits et nos politiques publiques sont solidement ancrés, juridiquement et politiquement, pour qu’en cas de basculement du paysage politique, tout ne puisse pas être remis en cause du jour au lendemain.
[1] MAGA = Make America Great Again
Propos recueillis par Sabrina Foyen, Chargée de communication à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.