Regards féministes

Pauline Ferrari : comprendre les masculinismes pour mieux défendre les droits des femmes et des personnes LGBT

Pauline Ferrari est journaliste indépendante, spécialiste des nouvelles technologies, des questions de genre et des cultures web. Depuis plusieurs années, elle documente les mouvements masculinistes et la montée des discours antiféministes en ligne.En 2023, elle publie Formés à la haine des femmes aux éditions JC Lattès, enquête de référence sur ces mouvements. Elle a également contribué à l'étude Actes anti-LGBT en France : nommer, qualifier et mesurer pour agir, publiée par la Fondation Jean-Jaurès, dans laquelle elle analyse les liens entre masculinismes et LGBTphobies — un axe désormais central de son travail.

Féminismes Violences

15 juin 2026

Vous documentez les mouvements masculinistes depuis plusieurs années, notamment dans votre livre Formés à la haine des femmes. Comment décririez‑vous aujourd’hui ces mouvements, et la place qu’y occupent les attaques contre les personnes LGBT ?

Les mouvements masculinistes n’ont jamais été aussi médiatisés qu’aujourd’hui. On est à une période où on les connaît de mieux en mieux, grâce aux nombreuses recherches scientifiques, journalistiques, aux rapports et aux données disponibles sur le sujet. Pourtant, malgré toutes ces connaissances, on a encore beaucoup de mal à replacer leur dimension politique, et notamment les attaques LGBTphobes, dans leur juste contexte. On continue de caricaturer ces mouvements comme des phénomènes d’internet assez récents, le propre d’hommes frustrés, en niant totalement leur portée politique.

Or ce qu’on observe en France depuis une dizaine d’années, c’est que les attaques ciblées et politiques envers les personnes LGBT, et en particulier envers les personnes trans, sont le fait de mouvements conservateurs et réactionnaires d’extrême droite, mais couplés aux mouvements masculinistes. Pour ces derniers, les personnes LGBT occupent le bas d’une hiérarchie qu’ils ont construite autour de la place des hommes et des femmes : tout ce qui ne correspond pas à leurs normes de genre se retrouve, dans leur logique, tout en bas de l’échelle.

Les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant dans cette évolution. Ils ont permis à ces mouvements de se regrouper, de se mettre en réseau, de s’organiser, et ont favorisé une démocratisation de leur discours. Des théories masculinistes qui circulaient essentiellement sur internet il y a une dizaine d’années sortent aujourd’hui de ces sphères pour s’installer dans le mainstream, via les réseaux sociaux. Ce phénomène contribue à normaliser leur discours à grande échelle.

 

Dans votre contribution à l’étude Actes anti‑LGBTI+ en France : nommer, qualifier et mesurer pour agir, vous expliquez que la place des LGBTphobies était longtemps peu présente dans vos analyses des masculinismes. Qu’est‑ce qui vous a amenée à en faire un axe central de votre travail, et qu’est‑ce que cela a changé dans votre manière de comprendre ces mouvements ?

J’ai été membre de l’Association des journalistes LGBT pendant plusieurs années, et la question m’a toujours été centrale. Quand j’ai écrit Formés à la haine des femmes, la place accordée aux LGBTphobies liées au masculinisme était initialement bien plus importante — mais par des choix éditoriaux, certaines parties ont dû être coupées.

Observer simultanément la montée des mouvements masculinistes, réactionnaires, anti-droits, anti-choix, , et ce qu’on appelle la désinformation de genre — c’est-à-dire la désinformation principalement basée sur les études de genre, qui comprend les présomptions de transidentité visant des femmes connues, les attaques contre les Drag Queens, etc. — rendait cette articulation de plus en plus évidente. Quand la Fondation Jean-Jaurès m’a proposé de travailler sur ce double angle, j’ai vu l’occasion de réparer ces années de silence et de me concentrer vraiment sur ce sujet.

Ce travail confirme quelque chose que j’avais dans les tiroirs depuis longtemps : regarder la position des partis politiques et des mouvements par rapport aux identités LGBT, c’est aussi lire leur ligne politique. On se rend compte que les mouvements qui s’attaquent aux personnes trans et LGBT sont systématiquement anti-droits, anti-choix et antiféministes — ils s’inscrivent dans une même ligne réactionnaire. La chercheuse Christine Bard parle d’« intersectionnalité des haines », et je trouve que c’est très juste.

Les masculinistes ne s’arrêtent pas à détester les femmes — ils détestent tout ce qui est féminin, tout ce qui n’est pas considéré comme viril.

Et ils sont particulièrement violents envers toutes celles et ceux qui sortent de leurs normes de genre, quelle que soit la manière dont elles ou ils se présentent.

 

Vous revenez aussi sur la « longue histoire » des liens entre masculinismes et offensives contre les droits LGBT, de La Manif pour tous aux campagnes contre les drag queens ou l’éducation à la sexualité. Si l’on se concentre sur la France aujourd’hui, quels types de discours masculinistes vous semblent les plus influents ou les plus préoccupants, et par quels canaux circulent‑ils ?

J’ai l’impression qu’on est revenu à des paniques morales similaires à celles de 2012-2013, au moment de La Manif pour tous ; à la différence qu’elles visaient alors les couples homosexuels, avec cette idée de faire des amalgames entre homosexualité et pédocriminalité. Ce discours n’a pas disparu ; la figure de l’enfant à protéger est aujourd’hui plus centrale que jamais. Elle permet de cibler à la fois les Drag Queens qui font des spectacles et des contes pour enfants, les personnes homosexuelles et les personnes trans, autour de l’idée de « protéger les enfants contre des mutilations d’État ». Il y aurait une contagion sociale de la transidentité : des jeunes deviendraient trans parce qu’ils se sentent mal dans leur peau, influencés par des réseaux plus puissants qu’eux.

Ces discours de désinformation s’ancrent fortement sur les réseaux sociaux, en particulier sur X (anciennement Twitter) qui est devenu un espace privilégié pour les théories du complot et l’extrême droite, mais aussi sur Facebook. Mais ils ne restent pas cantonnés à internet ; ils sortent de ces sphères pour pénétrer les espaces médiatiques et politiques. On entend des questions à l’Assemblée nationale, on voit des responsables politiques qui posent parfois très sincèrement la question : « Est-ce qu’on n’est pas en train de mutiler des enfants ? »

Ce qui est frappant, c’est la continuité. J’ai beaucoup travaillé sur l’EVARS — l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle — qui suscitait déjà une grosse panique morale en 2013, portée par les mêmes groupes qu’aujourd’hui. Les arguments sont strictement identiques : « On apprend aux enfants à se masturber dès la maternelle » — sauf que si autrefois on disait « pour les rendre homosexuels », aujourd’hui on dit « pour les rendre trans ». La journaliste Rozenn Le Carboulec, dans son livre Les humilié·e·s, le montre très bien : il y avait une attaque contre le PACS dans les années 1990, contre l’adoption homosexuelle dans les années 2010, et aujourd’hui la cible s’est déplacée vers les personnes trans — les plus vulnérables de nos communautés, qui cumulent souvent plusieurs facteurs de vulnérabilité.

Invoquer les enfants est une stratégie rhétorique efficace, parce que tout le monde prétend les aimer et vouloir les protéger. Mais on sait qu’environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Il y a une immense différence entre l’enfant comme valeur morale et politique, et la protection réelle des enfants, qui reste très insuffisante. Ce discours moralisateur sert avant tout à dire « on n’est pas homophobes, on n’est pas transphobes, on veut juste protéger les enfants », alors que dans les faits, c’est de l’homophobie et de la transphobie.

Les masculinistes sont aussi très habiles à mobiliser des thèses pseudo-scientifiques pour appuyer leur vision du monde : psychologie évolutionniste, darwinisme social, et tout ce qui peut permettre de prouver à la fois la hiérarchisation des sexes et le fait que, si les hommes ont besoin de relations sexuelles avec des femmes, ce serait biologique, donc pas de leur faute. Utiliser des théories pseudo-scientifiques pour légitimer des valeurs morales de domination, en disant « c’est la science qui le dit », c’est particulièrement efficace auprès des jeunes hommes, parce que la science bénéficie d’une assise de légitimité qui permet de faire dire beaucoup de choses à des études réelles ou inventées.

Il faut aussi mentionner les mouvements qui se disent féministes, notamment les mouvements TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminists, soit « féministes radicales excluant les personnes trans ») et fémonationalistes, comme Némésis en France, qui s’appuient sur ce même mélange paradoxal : d’un côté des arguments biologisants et pseudo-scientifiques, de l’autre une morale très marquée par la tradition chrétienne. Ce mélange des genres est étrange, surtout en France où la séparation entre foi et science est structurante culturellement. Dans tous les cas, ce sont toujours des discours qui ciblent des groupes plus vulnérables.

 

Dans cette analyse, vous montrez que de nombreux discours masculinistes évoquent un complot visant à “déviriliser” les hommes. Comment cette posture de victimisation alimente‑t‑elle, selon vous, les discours et les attaques LGBTphobes des mouvements masculinistes ?

Le chercheur québécois Francis Dupuis-Déri, qui a beaucoup travaillé sur les masculinités et les masculinismes, l’explique très bien. Il n’y a pas de crise de la masculinité, mais il y a des discours de crise. Depuis l’Antiquité, les hommes, à travers des productions médiatiques et politiques, répètent que les hommes sont en crise, qu’il faut faire quelque chose. Le fond du discours n’évolue guère, qu’on soit à l’époque de Jules César ou aujourd’hui.

Les mouvements féministes et d’émancipation, qu’il s’agisse des droits civiques ou de l’émancipation des personnes LGBT, offrent une occasion idéale pour alimenter ce récit. Ces mouvements représentent une catégorie de la population qui ne correspond pas aux normes de genre établies, dont la sexualité n’est pas forcément reproductive, et qui réclame une inclusion dans les espaces politiques et professionnels. Tous ces éléments sont perçus comme une menace directe aux privilèges cis, hétéro, masculins.

Cela donne naissance à des théories du complot particulièrement révélatrices. L’une de mes préférées : l’idée que les œstrogènes présents dans l’eau potable — liés à la contraception féminine — rendraient les hommes moins virils et expliqueraient la progression de l’homosexualité. Cette théorie, popularisée par Alex Jones sur Infowars en 2015, a voyagé des États-Unis vers le Canada anglophone, puis francophone, jusqu’en France, en gardant à peu près sa substance. Elle illustre parfaitement ce mécanisme : utiliser des arguments pseudo-biologiques pour justifier l’idée que les rôles de genre sont innés, et que tout ce qui les perturbe constitue une menace existentielle.

Cette logique explique aussi comment on monte en épingle des micro-événements. Quand Kiddy Smile, DJ et danseur waacking queer parisien, a fait un DJ set à l’Élysée avec ses danseurs et danseuses — personnes racisées et queer pratiquant le waacking et le voguing* — une photo avec Emmanuel Macron a immédiatement alimenté des théories complotistes sur un prétendu « lobby LGBT » au sommet de l’État, et des spéculations sur la sexualité du président. On retrouve ce même mécanisme lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques.

 

Associations sous-financées, plateformes qui régulent peu, éducation insuffisante : vous identifiez plusieurs leviers dans votre article. Parmi ces pistes, quelles mesures concrètes vous semblent les plus décisives pour freiner la diffusion des discours masculinistes et LGBTphobes ?

Je pense qu’il faut agir sur trois fronts simultanément.

D’abord, l’éducation. Depuis septembre 2025, un nouveau programme d’EVARS — éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle — existe en France. Mais il reste très léger : il intègre peu les LGBTphobies, et quasiment pas la question du numérique, alors que les relations des adolescents — amicales, amoureuses, sexuelles — se jouent largement en ligne.

Les associations qui interviennent sur le terrain n’ont pas les financements nécessaires, les établissements non plus, et les enseignants qui souhaitent aborder ces questions ne peuvent pas se former.

Ce programme ne permet pas de lutter efficacement contre les cyberviolences, ni de déconstruire les fausses informations en matière de santé sexuelle. Il y a un travail considérable à faire sur l’EVARS, et un financement urgent à accorder aux associations qui font ce travail de terrain, en école, mais aussi dans les permanences de santé sexuelle et le travail de plaidoyer auprès des instances locales et nationales.

Ensuite, la régulation des plateformes. On constate que lorsqu’un compte masculiniste est fermé, une armée de comptes fans se recrée immédiatement, c’était notamment le cas pour Andrew Tate en 2022. Dire simplement « on ferme ce compte » nourrit souvent le discours victimaire : « On veut nous censurer. » L’équilibre est difficile à trouver. Mais au-delà de ça, les plateformes sont censées respecter la loi française, qui interdit les propos racistes, sexistes, islamophobes. Or TikTok, comme d’autres, ne fait pas ce travail, parce que ces contenus viraux leur rapportent de l’argent. Il faut agir à l’échelle européenne pour imposer une modération vraiment efficace, à la fois algorithmique et humaine. Car la modération humaine pose aussi des problèmes de contexte culturel et linguistique : en français, de nombreuses formulations insultantes peuvent sembler anodines une fois traduites. Les propos sexistes et misogynes sont encore perçus comme des « sous-violences », moins graves, et donc encore moins modérés.

Enfin, la formation des professionnels, travailleurs sociaux, forces de l’ordre, magistrats, est indispensable. Faute de formation, les victimes ne portent pas plainte, et les actes violents ne sont pas sanctionnés même quand la loi le permettrait. Des associations comme SOS Homophobie produisent des données précieuses ; encore faut-il qu’elles soient utilisées et que les personnes en première ligne sachent reconnaître ces discours et savoir comment agir face à eux. C’est un travail systémique, de longue haleine, mais il est absolument nécessaire.

 

* Le waacking est une danse née dans les clubs LGBT de Los Angeles dans les années 1970, caractérisée par des mouvements rapides et expressifs des bras. Le voguing est un style de danse apparu dans les ballrooms (compétitions culturelles de la scène LGBT new-yorkaise) de la communauté afro-américaine et latino LGBT de New York dans les années 1980, inspiré des poses des mannequins de mode.

 

Propos recueillis par Cristina Asensi-Rodriguez, Apprentie Chargée de communication à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici. 

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