Interview

Interview de Stefania Parigi (Agir pour la Santé des Femmes) : 20 ans d’actions pour lutter contre la précarité des femmes à Paris et Lille

Stefania Parigi, franco-italienne de 62 ans, a consacré sa carrière à la lutte contre l’exclusion et l’accès aux soins. Ancienne directrice du Samu Social de Paris, elle dirige aujourd’hui la filière Hébergement d’ADOMA (groupe CDC Habitat), premier opérateur de l’accueil des demandeurs d’asile. Engagée bénévolement auprès de l’association ADSF- Agir pour la Santé des Femmes, elle en a rejoint le Conseil d’administration en 2020 et en assure la présidence depuis juin 2022.

6 novembre 2025

L’ADSF – Agir Pour la Santé des Femmes – est une association qui depuis plus de 20 ans agit en faveur de la santé des femmes en situation de grande précarité et d’exclusion. Quelles sont, selon votre expérience, les principales difficultés sanitaires, sociales et administratives auxquelles font face ces femmes, et comment ces obstacles impactent-ils leur accès aux soins et à leur bien-être général ?

Les femmes que nous rencontrons, à Paris comme à Lille, cumulent de nombreux obstacles : parcours d’exil souvent traumatiques et marqués par des violences répétées, absence d’hébergement ou logements précaires chez des tiers parfois maltraitants, isolement, méconnaissance des droits… Lorsqu’elles sont accompagnées de leur(s) enfant(s), ces vulnérabilités familiales s’en trouvent renforcées.

En 2024, 47 % d’entre elles vivaient à la rue et 94 % avaient subi des violences sexuelles. Ces conditions dégradent profondément leur santé physique et mentale, aggravées par un manque d’accès aux soins, beaucoup n’ayant aucune couverture maladie. La priorité reste souvent de se nourrir ou de se protéger, plutôt que de prendre soin de soi. Cette précarité alimente une spirale d’invisibilité et d’épuisement.

L’action de l’ADSF vise à recréer un lien de confiance, première étape indispensable pour restaurer le dialogue et ouvrir la voie à la dignité, à l’accès aux droits et au bien-être.

 

Face à ces réalités, l’ADSF agit sur le terrain à travers des maraudes et des Repaires santé, qui offrent un accueil sécurisé, des soins pluridisciplinaires et un accompagnement global. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre fonctionnement au quotidien, et comment vous travaillez concrètement avec les structures sociales et médicales partenaires ?

L’ADSF agit sur le terrain à travers ses maraudes et ses Repaires Santé, des espaces d’accueil sécurisés et non mixtes où les femmes peuvent se reposer, échanger et accéder à des soins après un bilan et une orientation adaptés.

En 2024, nous avons accompagné 2 696 femmes et mené 206 maraudes. Nos équipes pluridisciplinaires (sages-femmes, psychologues, médiatrices, infirmières) assurent un accompagnement global, du soin à l’orientation sociale. Les Femmes Repaires, anciennes bénéficiaires devenues bénévoles, jouent un rôle clé dans la création du lien de confiance.

Nous travaillons étroitement avec les PASS, PMI, CeGIDD et plusieurs associations de terrain telles que le Samu social ou Utopia 56. Cette coopération permet une prise en charge complète, respectueuse du rythme et des besoins de chaque femme.

 

D’après un rapport du Sénat de 2024, on estime que la France compte environ 330 000 personnes sans domicile, un chiffre qui a doublé en dix ans. Parmi elles, 120 000 sont des femmes, et près de 3 000 d’entre elles dorment chaque nuit dans la rue, souvent dans une grande invisibilité et exposées à de multiples violences. Le rapport alerte également sur la saturation des hébergements d’urgence, malgré leur augmentation. Quels sont, selon vous, les leviers prioritaires, les réformes structurelles et les partenariats indispensables pour mieux répondre à cette urgence sociale ?

Face à la hausse du sans-abrisme féminin, les leviers prioritaires sont clairs : garantir un hébergement sécurisé et pérenne pour les femmes et leurs enfants (ce qui interroge la mixité actuelle de la plupart des centres d’urgence), renforcer la prise en charge médico-psychologique et favoriser une coordination accrue entre les acteurs sociaux et sanitaires. Les dispositifs d’aller-vers doivent être reconnus comme de véritables portes d’entrée dans le soin.

L’ADSF plaide également pour des politiques publiques genrées, prenant en compte les spécificités des parcours féminins et la fragilité des dispositifs d’accompagnement.

Aucune structure ne peut agir seule : seule une coopération durable entre institutions, associations et financeurs permettra de répondre à cette urgence sociale. Cela suppose un engagement politique fort et effectif, aujourd’hui encore trop souvent limité à des annonces non suivies d’effet.

 

Votre étude d’impact publiée en octobre 2025 met en lumière les effets positifs et très concrets du modèle de l’ADSF : amélioration de la santé physique et psychique des femmes, regain de confiance en soi, reprise de démarches de soins et d’accès aux droits. Qu’est-ce qui, selon vous, fait la singularité de votre approche sur le terrain et explique cette efficacité ? Et comment ce modèle pourrait-il inspirer plus largement d’autres dispositifs de santé publique ou d’accompagnement social ?

Notre étude d’impact 2025 confirme la pertinence du modèle ADSF : 65 % des femmes se déclarent en meilleure santé mentale, 81 % ont repris confiance en elles et 84 % ont consulté un médecin au cours des six derniers mois.

Notre singularité repose sur une approche globale, inconditionnelle et genrée, qui allie soins, écoute et accompagnement social. La santé devient ainsi un levier d’autonomie, soutenu par la confiance, la non-mixité et la solidarité entre pairs, notamment via les Femmes Repaires.

Ce modèle démontre qu’au cœur de toute action doit exister le lien social, levier essentiel pour réinscrire les femmes dans leurs droits et leur pouvoir d’agir. Il constitue une source d’inspiration pour les futures politiques publiques de santé et d’inclusion sociale.

À noter également que notre étude d’impact 2025 chiffre précisément les économies générées par nos actions auprès des femmes les plus précaires. Ce constat doit être entendu : il pose les bases d’un dialogue constructif avec nos partenaires institutionnels afin de déployer, à terme, des actions concrètes et ciblées sur l’ensemble du territoire.

Propos recueillis par Diane Dussans, chargée de projets et plaidoyer à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.

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