Interview

Interview d’Isabelle Rome : un engagement pour la défense des droits fondamentaux, des droits des femmes et une reconnaissance de l’apartheid de genre

Ancienne ministre déléguée, en charge de l’égalité femmes/hommes, de la diversité et de l’égalité des chances, de mai 2022 à juillet 2023, Isabelle Lonvis- Rome est aujourd’hui Ambassadrice de la France pour les droits de l’Homme et pour la mémoire internationale de la Shoah. Magistrate de formation, elle a été la haute-fonctionnaire en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes du ministère de la justice et a coordonné le Grenelle des violences conjugales en 2019 et a occupé toutes les fonctions de juge pénal, présidant des cours d’assises criminelles, avant de revenir en juridiction après ses fonctions ministérielles, comme première présidente de chambre à la cour d’appel de Versailles. Elle fut aussi cheffe du pôle prévention de la délinquance au ministère de la ville et conseillère technique d’un ministre de la justice. Isabelle Lonvis-Rome a été engagée dans le secteur associatif à Lyon-aide aux toxicomanes, aide aux réfugiés, association culturelle des prisons. Elle a fondé en 2003, dans l’Oise, Femmes de libertés, association pour les femmes, qu’elle présida pendant 12ans. Elle a publié en avril 2025 Jouer ou tuer aux Editions Michalon, en février 2024 La fin de l’impunité aux Editions Stock et a écrit plusieurs autres ouvrages : Vous êtes naïve madame le juge (2012) Dans une prison de femmes, une juge en immersion (2014) Plaidoyer pour un droit à l’espoir (2018) aux Editions Enrick B, Liberté, égalité, survie (2020, éditions Stock). Elle a co-dirigé, avec Eric Martinent, l’ouvrage « Emprise et violences au sein du couple » aux éditions Dalloz en 2021 et co-réalisé avec Juliette Mel, avocate et la dessinatrice Mouche cousue la BD Les droits des femmes, Editions Lextenso, en mars 2024. Elle a contribué au livre collectif Résistance, Renaissance, Editions Labor et Fides en soutien aux femmes afghanes, en avril 2024.

10 décembre 2025

Pouvez-vous présenter votre rôle d’Ambassadrice de la France pour les droits de l’Homme ?

Mon rôle se déploie sur plusieurs axes. Le premier consiste à représenter la France dans toutes les enceintes internationales où les droits humains sont débattus : à l’ONU, à New York, à Genève, devant le Conseil des droits de l’homme, mais aussi lors de sommets qui ne relèvent pas directement de l’ONU. Cette présence diplomatique est essentielle, car elle permet d’exposer la conception française des droits humains, une conception profondément attachée à l’idée que ces droits fondamentaux sont ceux de chaque être humain.

D’ailleurs, j’aime rappeler que l’expression anglaise human rights a beaucoup influencé nos usages contemporains, notamment l’emploi croissant du terme « droits humains ». Mais la traduction est imparfaite ; elle peut donner l’impression d’un ensemble collectif.

Or, beaucoup de droits sont avant tout des droits individuels.

C’est pour cela que j’emploie parfois « droits humains » dans le langage courant, tout en considérant que l’expression la plus juste serait sans doute « droits de la personne humaine ». Quant à « droits de l’Homme », l’expression a pris une coloration « genrée » qui n’était pas prégnante au moment de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948.

On doit en tenir compte, même si, au fond, l’universalité des droits demeure.

Au-delà de cette représentation, je conduis également des missions bilatérales. Je reviens par exemple récemment d’Ukraine, du Kazakhstan ou encore du Japon. Chaque voyage est l’occasion de porter la voix de la France, mais aussi de dialoguer avec les autorités locales et la société civile pour faire avancer les droits fondamentaux.

Un autre volet de mon travail consiste à diriger la délégation française lors des exercices de redevabilité devant les comités onusiens.

Nous devons rendre compte, très concrètement, de la manière dont la France respecte ses engagements internationaux. Aucun pays n’est exemplaire — et la France ne l’est pas totalement— mais la transparence fait partie intégrante de la garantie démocratique.

Je veille donc à ce que ces exercices soient préparés sérieusement, avec l’ensemble des ministères concernés. Lorsque je me suis rendue au Comité des droits de l’homme ou au Comité contre la torture, nous avions parfois jusqu’à une quarantaine de représentants des différentes administrations centrales. Cette démarche collective est fondamentale.

Enfin, je suis responsable de la délégation française auprès de l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah (IHRA). C’est un travail essentiel qui consiste à préserver la mémoire, lutter contre le négationnisme et renforcer l’éducation. Je me rendrai à Jérusalem en décembre pour présenter la candidature de la France à la présidence de l’Alliance en 2027.

À côté de cela, je mène des dialogues bilatéraux contre l’antisémitisme avec plusieurs pays, comme les États-Unis, l’Allemagne ou Israël. Les derniers mois ont été compliqués, mais il est essentiel de maintenir ces coopérations.

 

Quels sont les projets prioritaires que vous portez actuellement ?

L’un des projets majeurs qui m’occupe est l’organisation du prochain congrès mondial pour l’abolition de la peine de mort, que la France accueillera du 30 juin au 3 juillet 2026. J’étais récemment au Japon pour un congrès régional préparatoire. Ce congrès mondial est l’occasion non seulement de réunir les États engagés contre la peine capitale, mais aussi d’encourager des pays à franchir des étapes vers l’abolition.

Il existe, par exemple, des pays qui n’ont pas aboli la peine de mort mais qui n’exécutent plus depuis des années. Notre rôle consiste à les encourager à transformer ce moratoire de fait en abolition de droit. Pour les États qui continuent d’exécuter, l’objectif est au moins d’obtenir un moratoire. Nous travaillons avec un groupe d’États amis de l’abolition pour mener des démarches coordonnées et espérer des avancées d’ici 2026.

Un autre projet important est la création d’une Maison des droits de l’homme, voulue par le président de la République. Nous travaillons avec de nombreux partenaires : institutions publiques, barreaux, avocats, ONG… L’idée est de concevoir un lieu utile, soutenable financièrement, qui réponde réellement aux besoins des acteurs et renforce l’accompagnement des défenseurs des droits humains. Nous devons présenter plusieurs scénarios au président dans les prochains mois.

Je pilote également l’initiative Marianne, qui accueille chaque année à Paris une quinzaine de défenseurs des droits du monde entier, pendant quatre mois. Ils bénéficient d’un programme de formation, d’un accompagnement personnalisé, d’un soutien matériel, et rencontrent des acteurs européens à Bruxelles et Strasbourg. C’est une initiative que j’apprécie énormément, car elle permet de renforcer très concrètement les capacités de celles et ceux qui, parfois au péril de leur vie, défendent les droits fondamentaux.

Enfin, je contribue au déploiement de la diplomatie féministe française. Même si une mission dédiée existe au ministère, j’interviens souvent sur ces sujets, parce que c’est mon parcours, et parce que les droits des femmes constituent évidemment une part essentielle des droits humains.

Lors de mes déplacements, j’interviens fréquemment sur les violences faites aux femmes, les droits sexuels et reproductifs, ou encore la protection des défenseurs des droits des femmes.

 

Vous revenez d’Ukraine, quels sont les enjeux les plus urgents sur le terrain ?

L’Ukraine fait partie de mes priorités. J’ai travaillé ces derniers mois sur deux sujets principaux : les violences sexuelles liées au conflit et la situation dramatique des enfants.

Sur les violences sexuelles, j’ai intégré une coalition internationale qui soutient les survivantes et survivants. Il faut rappeler que, en Ukraine, des hommes aussi ont été victimes de violences sexuelles, notamment dans le cadre de la torture. L’approche que nous soutenons consiste à offrir un accompagnement (psychologique, médical, social) même en l’absence de jugement. Tous les crimes ne seront pas jugés, certains le seront par la justice ukrainienne, d’autres devant la Cour pénale internationale. Mais l’accompagnement doit commencer dès maintenant.Concernant les enfants, la situation est terrible.

On estime que 10 000 à 20 000 enfants ont été déportés ou enlevés, mais moins de 2 000 ont retrouvé leur famille. La fondation Bring Kids Back, lancée par la Première dame de l’Ukraine, travaille à localiser, rapatrier et accompagner ces enfants. La France a soutenu l’ouverture d’un centre d’accueil, et trois autres vont suivre. J’essaie désormais de mobiliser également du mécénat pour renforcer ces actions.

Dans les territoires occupés, une politique de “passeportisation” forcée se met en place, ce qui signifie que pour aller à l’hôpital ou à l’école, les familles doivent accepter un passeport russe. Les enfants sont exposés à une propagande permanente, parfois enlevés sous couvert d’activités périscolaires, et l’on perd alors toute trace d’eux. C’est un sujet d’une gravité absolue.

 

Vous travaillez aussi intensément sur la situation des femmes en Afghanistan. Comment qualifier ce que vivent les femmes afghanes ?

La situation en Afghanistan constitue sans doute l’une des pires violations des droits des femmes au monde.

Depuis l’arrivée au pouvoir des Talibans, 121 décrets et lois ont été adoptés pour restreindre les droits des femmes, allant de l’interdiction d’aller à l’école ou d’exercer de nombreuses professions à l’impossibilité d’apparaître dans l’espace public, de chanter ou encore de travailler dans les ONG… C’est un effacement systématique.

Les juridictions internationales ont qualifié cela de crime de persécution en raison du genre, ce qui a permis notamment de protéger les femmes afghanes dans les procédures d’asile. Mais cela reste insuffisant pour caractériser l’ampleur du système. C’est pourquoi je porte l’idée d’introduire dans le droit international une nouvelle catégorie : l’apartheid de genre.

Ce terme est fort, mais il décrit précisément la situation, c’est-à-dire un système organisé de ségrégation fondé sur le genre qui prive une partie de la population de ses droits fondamentaux. Comme l’a été le terme « génocide » après la Seconde Guerre mondiale, il s’agit de nommer un crime qui n’est pas encore juridiquement nommé.

 

Qu’attendez-vous concrètement de cette reconnaissance ?

D’abord, elle permettrait de qualifier juridiquement un système criminel qui dépasse la simple persécution. Ensuite, cela pourrait conduire à des condamnations, notamment par la Cour pénale internationale. Les procédures sont longues, mais le message serait clair :

La communauté internationale considère qu’un système d’apartheid de genre constitue un crime contre l’humanité.

C’est un levier puissant. Et comme pour le terme « féminicide », entré dans le débat public avant d’être peu à peu reconnu par les institutions, il faut parfois du temps pour que les sociétés adoptent un mot. Mais une fois que le mot existe, il transforme la manière dont on regarde les faits.

 

Propos recueillis par Cristina ASENSI-RODRIGUEZ –  Apprentie Chargée de communication au sein de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.

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