Interview

Interview de Nadège Lharaig – Alliance for Gender Equality in Europe : une coalition philanthropique ambitieuse pour défendre l’égalité de genre en Europe

Nadège Lharaig dirige l’Alliance for Gender Equality in Europe, un fonds collaboratif créé en 2021 qui réunit plusieurs fondations pour soutenir les organisations de terrain engagées en faveur de l’égalité de genre. Spécialiste de la philanthropie et des questions d’égalité, elle œuvre à renforcer le financement, la résilience et l’impact des associations féministes et LGBTQ+ à travers l’Europe.

12 septembre 2025

Pouvez-vous nous expliquer la mission principale de l’Alliance for Gender Equality in Europe et comment elle soutient concrètement les organisations de terrain en faveur de l’égalité de genre ?

L’Alliance a été créée officiellement en 2021 pour répondre à un constat très clair : les associations qui travaillent sur l’égalité de genre en Europe sont sous-financées et sous-structurées. Une étude commanditée par la Fondation CHANEL quelques années plus tôt avait montré que, dans la plupart des cas, ces organisations fonctionnaient avec des budgets moyens autour de 50 000 € par an, souvent sans salariés permanents et uniquement avec des bénévoles. Ce décalage avec les avancées du mouvement féministe en Europe montrait combien il fallait renforcer durablement le secteur. De là est née l’idée d’un fonds collaboratif : aujourd’hui, nous sommes le premier et encore le seul fonds collaboratif en Europe dédié exclusivement à l’égalité de genre, réunissant sept fondations. Notre mission, c’est à la fois d’apporter plus d’argent au secteur et de le renforcer.

Concrètement, nous avons trois grands axes d’action. D’abord, le financement direct : nous collectons les fonds de nos partenaires et nous les redistribuons aux organisations de terrain.

À ce jour, nous avons alloué 7,5 millions d’euros à 58 associations dans 35 pays, avec un impact direct sur la vie de 60 000 personnes.

Ensuite, le renforcement de capacités : nous aidons les associations à se consolider, par exemple en finançant des formations, la communication, le développement stratégique ou même des initiatives pour le bien-être des équipes, parce que c’est un secteur souvent marqué par la précarité et l’épuisement. Nous organisons aussi une rencontre annuelle qui permet aux associations d’échanger et d’apprendre les unes des autres.

Enfin, nous travaillons avec les fondations : l’Alliance est aussi un espace collaboratif où les fondations partenaires apprennent entre elles et au contact des associations, notamment sur des pratiques philanthropiques plus inclusives. Et nous avons un rôle de sensibilisation auprès de l’écosystème philanthropique pour élargir l’engagement en faveur de l’égalité de genre, à travers des conférences, événements ou discussions bilatérales.

Donc si je résume, notre mission, c’est vraiment d’apporter plus de ressources, de renforcer les acteurs et de changer la manière dont la philanthropie s’engage pour l’égalité de genre en Europe.

 

L’Alliance adopte une approche intersectionnelle en matière de financement et de soutien. Comment cela se traduit-il dans vos choix de partenariats et de projets financés ?

L’approche intersectionnelle est vraiment au cœur de notre action et elle se traduit de deux manières. D’abord dans les associations que nous soutenons : nous privilégions celles qui travaillent avec des publics particulièrement marginalisés – femmes, personnes trans ou non binaires, réfugiées, appartenant à des minorités raciales, personnes en situation de handicap, vivant en zones rurales ou dans la pauvreté. Et il est essentiel pour nous que ces associations soient dirigées par les personnes concernées elles-mêmes, car elles sont les mieux placées pour identifier les problèmes et proposer des solutions pertinentes. Nous leur demandons aussi d’avoir une approche transformatrice, c’est-à-dire de s’attaquer aux causes profondes des inégalités, pas seulement à leurs symptômes et conséquences immédiates.

Le deuxième volet, c’est notre manière de financer. Nous essayons d’appliquer ces principes d’inclusion à nous-mêmes : nous finançons non seulement des projets mais aussi des frais de structure. Nous avons mis en place des financements pluriannuels pour donner de la stabilité aux associations, et nous veillons à simplifier au maximum les démarches administratives et financières. Par exemple, les rapports narratifs sont faits à l’oral, ce qui nous permet d’avoir un échange direct, plus humain, et aussi de dépasser certaines barrières linguistiques. Enfin, nous construisons une relation transparente avec nos partenaires : nous leur partageons nos propres limites, nous les sollicitons pour des retours sur nos pratiques, et nous essayons d’intégrer leurs recommandations.

À cela s’ajoutent des soutiens complémentaires comme des formations sur le fundraising, le storytelling ou la mesure d’impact, ainsi que des rencontres entre pairs. Tout cela contribue à renforcer la confiance, la résilience et l’impact de nos partenaires dans la durée.

 

Quels sont, selon vous, les principaux freins à une philanthropie plus ambitieuse et structurelle pour l’égalité de genre en Europe ?

Je dirais qu’il y a deux grands types de freins : d’un côté, des mythes tenaces, et de l’autre, la situation politique actuelle.

Le premier mythe, c’est de croire que l’égalité de genre serait déjà acquise en Europe. Or, aucun pays n’a atteint l’égalité, et les chiffres restent très préoccupants : une femme sur trois est encore victime de violences.

Le deuxième mythe, c’est de penser que ce secteur est bien financé. En réalité, seuls 2% des financements philanthropiques y sont consacrés, alors que les financements publics reculent depuis des années. Le troisième mythe, enfin, c’est d’imaginer que le changement viendrait uniquement des politiques. En fait, chaque droit obtenu a d’abord été portée par des décennies de mobilisation associative et féministe.

C’est là qu’on bute aussi sur une réticence de la philanthropie à financer le plaidoyer, par peur d’être perçue comme « trop politique ». Le contexte actuel avec la montée des mouvements anti-genre, l’érosion de la démocratie en Europe, et la restriction croissante de l’espace de la société civile freinent encore davantage les financements. Beaucoup d’acteurs perçoivent le genre comme une cause polarisante ou risquée, ce qui limite l’audace nécessaire pour transformer réellement le secteur. Mais le principal risque ne serait-il pas que les droits des femmes et personnes LGBT durement acquis ces dernières années disparaissent ?

Quelles stratégies peuvent être mises en place pour mieux accompagner les associations œuvrant pour l’égalité de genre et mobiliser de nouveaux partenaires privés, publics et philanthropiques dans des contextes de crises et de politiques défavorables ? 

Dans le contexte actuel, marqué par une véritable crise des financements, il est crucial de garantir que les ressources disponibles soient les plus qualitatives possibles. Cela passe d’abord par du financement flexible et pluriannuel, qui permet aux associations de s’adapter à des environnements en constante évolution, mais aussi par la possibilité d’utiliser ces fonds pour consolider leur indépendance et leur résilience : constituer des réserves, investir, acheter un local… bref, sécuriser leur avenir au-delà d’un simple projet à court terme.

Ensuite, une stratégie clé, c’est le travail collectif. L’expérience de l’Alliance le montre très bien : réunir plusieurs fondations autour d’une démarche commune permet de financer plus largement, de mutualiser les risques et de créer une communauté d’apprentissage et de solidarité. Et cette logique collaborative ne devrait pas se limiter à la philanthropie : elle doit irriguer l’ensemble du secteur de la justice sociale.

Face aux crises à venir et à la montée des résistances, c’est uniquement par la mobilisation collective et solidaire qu’on pourra non seulement préserver les acquis des dernières décennies, mais aussi continuer à avancer vers plus d’égalité.

 

Quel est votre avis sur le « pinkwashing » ? Comment distinguer les bailleurs qui soutiennent réellement l’égalité de genre de ceux qui le font avant tout pour leur image ?

Pour nous, la vraie question n’est pas tant la motivation initiale que la volonté d’apprentissage et d’engagement. À l’Alliance, notre objectif est précisément d’amener de nouveaux financements vers l’égalité de genre, y compris de la part d’acteurs qui ne connaissent pas encore bien ce sujet. C’est pour cela que nous avons créé un espace sûr, où les fondations peuvent poser toutes leurs questions et progresser sans jugement. Bien sûr, la communication peut faire partie des raisons, mais cela est toujours mêlé à d’autres motivations.

Concrètement, rejoindre l’Alliance ne se résume pas à donner de l’argent et mettre un logo sur notre communication. Les fondations membres s’impliquent dans les réunions, les décisions stratégiques et un véritable travail collectif. Cela attire plutôt des partenaires prêts à s’engager en profondeur et dans la durée, pas ceux qui cherchent seulement une belle vitrine. Dans tous les cas, nous restons alignés avec nos valeurs et notre mission, et sommes dans une logique de sensibilisation et d’accompagnement vers le changement avec les acteurs plus éloignés de ces enjeux.

D’ailleurs, nous cherchons à élargir notre collectif : toute fondation intéressée à rejoindre l’Alliance et à contribuer activement à l’égalité de genre peut nous contacter.

 

Propos recueillis par Diane Dussans, chargée de projet à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.

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