Interview de Mine Günbay (Fédération nationale Solidarité Femmes) : Hausse des violences sexistes et montée du masculinisme
Mine Günbay est engagée et travaille sur la question, des droits des étrangers et étrangères, des droits humains et des droits des femmes en particulier, depuis près de 25 ans. Elle a mis son engagement féministe au service de la ville de Strasbourg durant 8 ans en tant qu'adjointe au maire, en charge des questions des droits des femmes, d'égalité de genre et de la démocratie locale (2008-2016). En 2 ans, elle a voyagé en Amérique du Sud (Équateur, Cuba, Argentine, Uruguay, Brésil et Colombie) à la rencontre des mouvements féministes afin d'observer leur mode d'organisation institutionnel et militant. Aujourd'hui Directrice Générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes, elle poursuit son engagement en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes au sein de cette Fédération qui a créée il y a plus de 50 ans les premiers centres d’hébergement pour femmes victimes de violences et il y a plus de 30 ans, la ligne nationale d'écoute, d'information et d'orientation, le 3919.
25 novembre 2025
À l’occasion du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, quels sont aujourd’hui les principaux défis en matière de prise en charge des femmes victimes de violences en France ?
Avec la vague #MeToo, le Grenelle des violences faites aux femmes, l’annonce de la « grande cause » et les enseignements de la pandémie, il y a eu quelques années de véritable prise en compte des problématiques liées aux violences faites aux femmes. Or, depuis un à deux ans, on a le sentiment d’un coup d’arrêt, d’un essoufflement de l’élan et de l’engagement publics sur cette question. Le premier défi est tout d’abord macro et politique.
Il s’agit de refaire de la lutte contre les violences faites aux femmes un sujet central. C’est d’abord un enjeu démocratique.
Dans un pays où des femmes sont tuées ou subissent des tentatives de féminicide ou des suicides forcés chaque jour, cela devrait suffire à alerter les pouvoirs publics et les pousser à réagir beaucoup plus fortement. Il s’agit aussi de se mettre réellement en conformité avec nos engagements internationaux et européens, notamment la Convention d’Istanbul.
Le deuxième défi est celui de la réalité de terrain. Aujourd’hui, les associations féministes sont en grande difficulté, car leurs moyens diminuent alors que de plus en plus de femmes poussent la porte de leurs structures. Concrètement, cela signifie qu’on perd des femmes en cours de route dans leur parcours de sortie des violences, parce que la complexité de leur situation se heurte à un accompagnement qui n’est pas à la hauteur.
Certaines finissent par renoncer à sortir des violences, faute de réponses suffisantes. Cela pèse aussi lourdement sur les professionnelles qui les accompagnent. Le travail social consiste à trouver des solutions, des réponses adaptées aux attentes des femmes : écouter, informer, orienter, identifier les bons dispositifs. Quand elles se heurtent à des portes closes partout, les travailleuses sociales perdent le sens de leur travail et ont le sentiment d’être inutiles, ce qui est extrêmement grave pour l’avenir même du travail social.
Enfin, un dernier enjeu prioritaire et urgent concerne le risque d’augmentation des féminicides dans les prochaines années, si l’on continue à ne pas prendre en charge correctement la situation. Et il ne faut pas parler uniquement des femmes qui meurent : beaucoup restent dans les violences parce qu’aucune solution concrète ne leur est proposée.
Une enquête que nous venons de publier avec l’IFOP et le Crédit mutuel montre que : 48 % des femmes ne pourraient pas partir et payer un logement seul. Cela devrait suffire à alerter sur l’importance des moyens à débloquer. Par ailleurs, 96 % des femmes en séparation ou en cours de séparation indiquent que la question de l’hébergement est l’un des leviers principaux pour pouvoir quitter un conjoint violent.
Pouvez-vous nous rappelez brièvement l’histoire et le rôle de la Fédération Nationale Solidarité Femmes ?
La Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF), ce sont aujourd’hui 83 associations membres. Historiquement, la Fédération s’est construite autour de la création de centres d’hébergement pour les femmes victimes de violences, à la fin des années 1970. L’idée fondatrice était très claire : si l’on veut que des femmes puissent quitter le domicile, il faut qu’elles aient un toit sur la tête. Le premier dispositif, ce sont donc ces centres d’hébergement.
Le deuxième dispositif majeur est le 3919, créé en 1992 : une ligne d’écoute, d’information et d’orientation pour les femmes victimes de violences. Aujourd’hui, le 3919 est accessible 24h/24 et 7j/7, dans environ 200 langues, avec des aménagements pour les personnes sourdes et malentendantes, et, depuis un mois, avec un service de chat pour toucher aussi les Françaises vivant à l’étranger qui n’ont pas accès au 3919 depuis un numéro local.
Lors de votre participation à la table ronde sur les masculinismes, organisée par la Miprof le 20 novembre, vous avez insisté sur la manière dont les failles du système sont exploitées par les mouvements masculinistes pour mener des attaques détournées. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
Il faut savoir qu’il y a quelques années, les mouvements masculinistes — notamment certains mouvements de pères — manifestaient en montant sur des grues. Aujourd’hui, ils sont dans les ministères, dans des rendez-vous avec des parlementaires : ils ont complètement changé d’échelle et de méthode.
On les retrouve aussi largement organisés sur les réseaux sociaux, avec un impact direct sur les plus jeunes. On y croise des mouvements masculinistes, mais aussi des individus relevant de l’idéologie « incel » (pour « involuntary celibates »), qui nourrissent une haine des femmes, considérant que leur célibat et leur détresse affective et sexuelle seraient liés à l’émancipation des femmes et au refus de ces dernières de se soumettre.
Cette idéologie produit un discours structuré de haine des femmes, qui se déploie massivement en ligne. Elle touche particulièrement les jeunes, par exemple à travers des « coachs de vie » qui expliquent comment violer une femme, en banalisant le fait d’insister malgré le refus. On est là face à de véritables apologies du viol, au moment même où le non-consentement vient d’être clairement inscrit dans la loi. C’est très grave, et ces espaces doivent être surveillés et condamnés. Ils jouent souvent avec les limites de la loi, ce qui rend leur qualification pénale complexe, mais leurs effets sont considérables sur la jeunesse.
Il existe aussi une autre strate de ces mouvements, plus âgée et structurée en lobby. On les a beaucoup vus à l’échelle européenne dans les combats contre l’IVG ou contre les études de genre, et on les retrouve désormais sur les droits des femmes, avec une porte d’entrée privilégiée : les enfants.
Ils instrumentalisent la cause des enfants pour attaquer les droits des femmes, avec des poncifs sur les « mères protectrices » ou l’« aliénation parentale », en laissant entendre que des mères chercheraient à priver les pères de leurs enfants lors des séparations. Or, les chiffres montrent que la grande majorité des hommes ne demandent pas la garde alternée et que, lorsqu’ils la demandent, ils l’obtiennent dans 75% des cas. Autrement dit, quand un père souhaite la garde alternée dans une situation de séparation « classique », il l’obtient généralement.
Ces mouvements instrumentalisent les chiffres et utilisent des méthodes de « trumpisation » de la société : diffusion de fausses informations, mobilisation d’« études » pseudo-scientifiques pour se donner une autorité de discours, alors que ces travaux ne sont ni vérifiés ni fiables.
Des présidents ont déjà gagné des élections sur des fake news ; il n’y a donc aucune raison pour que ces groupes s’en privent. Aujourd’hui, ils sont à la fois très actifs sur les réseaux sociaux et présents dans les rencontres parlementaires : ce sont des « cols blancs », très présentables, occupant parfois des postes à haute responsabilité. Il faut donc les prendre très au sérieux.
Pour mémoire, la France a déjoué trois projets d’attentats masculinistes en 2024. Cela signifie que d’autres menaces, moins visibles, passent sous les radars, et que la police, la justice et, plus largement, la société ne sont pas encore pleinement prêtes.
Il est indispensable de monter en compétence collectivement pour comprendre de quoi l’on parle.
La FNSF a mené un important travail de plaidoyer au sujet de la proposition de loi instaurant la garde alternée de principe. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de votre opposition à une telle loi ?
Aujourd’hui, lorsqu’il n’y a pas de violences et que la séparation se déroule dans un cadre « classique », il suffit qu’un père demande la garde alternée pour qu’elle lui soit accordée, dans la grande majorité des cas.
Les chiffres sont clairs : plus de 75% des pères ne la demandent pas et, parmi les 25% qui la demandent, 75% l’obtiennent. Une loi instaurant la garde alternée de principe n’est donc pas nécessaire. Elle aborde le sujet par le mauvais bout : elle reviendrait à obliger des pères à avoir la garde alternée alors même qu’ils ne la souhaitent pas.
On peut entendre la volonté d’égalité, mais ce n’est pas ainsi qu’il faut la mettre en œuvre. Une telle loi placerait les femmes dans la position de devoir démontrer devant la justice que leur conjoint ne s’occupe pas ou ne veut pas s’occuper des enfants, ce qui alourdirait encore leur charge mentale, émotionnelle et financière.
On inverse complètement la responsabilité : on imagine qu’il suffit de dire aux pères « vous allez vous occuper des enfants » pour que cela se produise, ce qui est déconnecté de la réalité des inégalités. Il suffit de regarder le pourcentage d’hommes qui prennent un congé parental.
Travailler sur la parentalité est un enjeu féministe majeur, mais ce n’est pas par une garde alternée de principe qu’on fera avancer l’égalité.
Dans le contexte actuel de réduction des financements et de banalisation de discours sexistes, comment mieux soutenir les associations qui défendent les droits des femmes ?
Il faut d’abord des moyens financiers beaucoup plus importants. Il y a eu des efforts avec le Grenelle des violences conjugales et la « grande cause », mais on partait de si loin que ces moyens étaient déjà insuffisants au moment où ils ont été mis en place. Ils ont permis des avancées, mais ils ne suffisent pas.
Par ailleurs, la parole politique a un poids considérable. On a dit aux femmes « on vous croit » au moment de #MeToo, puis « on a des solutions » lors du Grenelle. Les femmes ont entendu ce message, ont dénoncé, ont porté plainte parfois cinq ou six fois, et trop souvent il ne se passe rien derrière. La déception est immense.
Aujourd’hui, la France est très loin du compte en matière de prise en charge des violences faites aux femmes. Les violences conjugales sont loin d’être le seul enjeu : d’autres formes de violences restent largement dans l’angle mort. Il faut donc de vrais moyens, sur la durée.
Le deuxième levier, c’est une parole politique forte, sans ambiguïté et sans faux équilibres.
Il faut cesser de répondre « oui, mais il y a aussi des hommes » dès qu’on parle des violences faites aux femmes. Personne ne nie l’existence d’hommes victimes, mais ce dont il est question ici, c’est d’un phénomène systémique, ancré dans un système patriarcal de rapports de domination, documenté par de nombreuses enquêtes et institutions.
Toutes les données scientifiques, qu’il s’agisse d’enquêtes nationales, de la Convention d’Istanbul permettent aujourd’hui d’objectiver la réalité. On pouvait encore dire il y a trente ans qu’on manquait de données ; ce n’est plus le cas. Il faut que la parole politique soit claire et qu’il n’y ait aucun compromis avec les violences faites aux femmes. La convention d’Istanbul ratifié par la France en 2014 nous y enjoint très fortement !
Concrètement, il manque des places d’hébergement, des places en crèche, des places dans les structures spécialisées, des professionnelles dans les associations. Et un immense angle mort demeure : les enfants victimes des violences conjugales, quasi absents des politiques publiques. C’est sur cet enjeu, entre autres, que la FNSF poursuit son plaidoyer.
Propos recueillis par Sabrina FOYEN – Chargée de communication au sein de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.