Interview de Candy Srour : dialoguer, transmettre et agir contre les préjugés
Avocate spécialisée en droit du travail et présidente de l’association Langage de femmes, Candy Srour œuvre à créer des espaces de dialogue, de transmission et d’éducation populaire afin de lutter contre le racisme, l’antisémitisme et les préjugés qui fracturent la société française. Fondée par Suzanne Nakache et Samia Essaba, à l’initiative d’Anne-Marie Revcolevski (aujourd’hui présidente d’honneur), l’association réunit des femmes d’âges, de milieux sociaux, d’origines et de religions extrêmement divers. Toutes partagent la conviction qu’une société ne peut se construire dans la paix que si elle se dote d’outils de connaissance, de mémoire et d’écoute mutuelle. À une période où les discours de haine se diffusent rapidement, où les tensions sociales s’exacerbent et où les actes racistes et antisémites connaissent une hausse préoccupante, Candy Srour revient sur l’action de l’association et sur la manière dont ce travail patient de rencontres et de transmission permet, peu à peu, de transformer les représentations et de retisser du lien.
4 décembre 2025
Pouvez-vous présenter la mission de Langage de femmes ainsi que les valeurs qui guident votre action depuis la création de l’association ?
La mission première de Langage de femmes est de lutter contre le racisme, l’antisémitisme et l’ensemble des préjugés présents dans la société française. Ce combat est au cœur de toutes nos actions. Depuis sa création, l’association repose sur l’engagement de trois femmes qui, chacune à sa manière, ont consacré une partie importante de leur vie à ces enjeux : Suzanne Nakache, Samia Essaba et Anne-Marie Revcolevski.
Notre démarche repose sur des valeurs simples mais fondamentales, comme le dialogue, la rencontre et le respect de l’autre.
Nous constatons, au fil des années, que lorsqu’on offre aux femmes la possibilité de se rencontrer, de se parler et de s’écouter dans un espace sécurisé, beaucoup d’incompréhensions et de barrières tombent naturellement. Soudain, ce qui semblait insurmontable ou étranger devient compréhensible. Cette dynamique transforme durablement la manière dont chacune appréhende l’autre, mais aussi la manière dont elle se positionne face aux formes de haine ou de discrimination qu’elle rencontre dans son environnement quotidien.
Notre association est donc un espace où l’on vient pour réfléchir, apprendre, se déconstruire parfois, mais toujours dans un climat de respect et de bienveillance. Chaque femme, quel que soit son parcours, peut y trouver une place et une manière d’agir.
La mémoire occupe une place centrale dans vos activités, notamment à travers la Lecture des Noms lors de Yom HaShoah ou vos visites de musées et de mémoriaux. Pourquoi ces initiatives sont-elles essentielles pour vous, et quel impact observez-vous sur les femmes qui y participent ?
La mémoire est l’un des piliers de notre action. Nous avons la conviction profonde que pour construire un avenir apaisé, il faut comprendre les mécanismes qui ont mené aux crimes et aux systèmes de haine du passé. C’est pourquoi nous travaillons sur des mémoires multiples : celles de l’esclavage, de la colonisation, des génocides, et bien sûr celle de la Shoah.
Ces temps de mémoire permettent de réunir des femmes très différentes autour d’un même objectif, celui de comprendre les ressorts de la violence systémique pour mieux la combattre aujourd’hui. Ce travail, parfois difficile émotionnellement, suscite des prises de conscience souvent très fortes.
Chaque année, et à plusieurs reprises avec le soutien de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici, nous organisons un voyage de mémoire à Auschwitz auquel participent 180 femmes. L’engagement nécessaire est important, avec un départ à 5 heures du matin et un retour à minuit, parfois en plein hiver. Pourtant, la diversité du groupe reste saisissante, avec des adolescentes de 13 ans côtoyant des femmes de plus de 80 ans, issues de toutes les religions et de tous les milieux sociaux.
L’impact de ce voyage est très concret. Par exemple, une jeune femme marocaine, arrivée en France sans jamais avoir entendu parler de la Shoah, a été profondément marquée par la découverte des lieux. Elle a écrit de longues notes en arabe durant la journée, qu’elle a prévu de faire traduire par ses fils pour leur transmettre ce qu’elle avait vu et compris. Elle nous a dit qu’au salon de coiffure, lorsqu’elle entendrait des propos racistes ou antisémites, elle pourrait désormais témoigner : « Regardez ce qui s’est passé. Est-ce que vous connaissez cette histoire ? »
Cette transformation personnelle est exactement ce que nous cherchons à susciter, en faisant en sorte que la mémoire devienne une force d’action et un outil de vigilance citoyenne.
Nos visites ne se limitent pas à Auschwitz. Nous nous rendons également au Mémorial de Drancy, où la majorité des Juifs de France ont été déportés, ou encore au musée de l’Esclavage à Nantes, afin de comprendre comment l’histoire de la traite a façonné notre pays et continue d’influencer nos représentations. Toutes ces visites sont souvent gratuites, car nous voulons que l’argent ne soit jamais un frein.
Langage de femmes rassemble des femmes issues de milieux culturels, religieux et sociaux très divers. Dans un contexte marqué par une propagation et une banalisation des discours de haine, comment parvenez-vous à instaurer un espace de confiance, de sécurité et d’écoute mutuelle au sein de votre association ?
La confiance se construit selon un principe simple, où la rencontre et l’écoute représentent déjà une grande part du chemin.
Chaque activité, qu’il s’agisse d’une conférence, d’un dîner, d’une visite ou d’un voyage, est pensée pour rassembler les femmes autour d’un sujet commun. Cela donne un point d’ancrage partagé qui facilite les échanges.
Chez Langage de femmes, la différence n’est pas un obstacle. Nous répétons souvent que ne pas être d’accord n’est pas un problème ; cela fait partie de la richesse du groupe.
Ce qui importe, c’est de respecter la position de l’autre, ses expériences et son histoire. Nous insistons auprès des participantes sur le fait qu’elles peuvent être en désaccord tout en partageant une mission commune, celle de lutter contre le racisme, l’antisémitisme et les préjugés.
Beaucoup de femmes viennent avec leurs propres représentations, parfois avec des préjugés qu’elles n’ont jamais remis en question. Mais lorsqu’elles rencontrent d’autres femmes, lorsqu’elles découvrent leurs histoires et leurs réalités, les frontières tombent. C’est un travail lent, mais extrêmement puissant.
Cette dynamique de rencontre se révèle encore plus forte lorsqu’on la relie à l’objectif partagé d’élever nos enfants dans un monde où la haine n’a pas sa place. C’est une motivation qui résonne profondément chez toutes les participantes, quelles que soient leurs origines.
La France connaît une hausse préoccupante des actes antisémites et une banalisation du racisme antimusulman. Quelles en sont les répercussions pour votre association, et comment agir pour renforcer la tolérance ?
Nous constatons effectivement une augmentation inquiétante de ces phénomènes. Ils préoccupent les femmes qui participent à nos actions, et nous les entendons souvent exprimer leur peur ou leur incompréhension face à certains discours dans l’espace public.
Face à cela, nous affirmons clairement notre ligne, en mettant l’accent sur l’éducation et la rencontre. Nous encourageons les femmes à ne pas céder à la fatalité. Lorsqu’on accepte d’écouter l’histoire de l’autre, les représentations changent. Et lorsque les représentations changent, les comportements suivent.
Récemment, nous avons organisé une conférence avec la journaliste Linh-Lan Dao sur le racisme anti-asiatique. Les participantes se sont rendu compte qu’elles avaient absorbé, souvent sans s’en rendre compte, des préjugés diffusés par l’humour, l’école ou les médias. L’exemple d’une jeune femme racontant que ses professeurs ne comprenaient pas qu’elle ne soit pas « bonne en maths », parce que « les Chinois sont bons en maths », a profondément fait réfléchir le groupe. Ces moments sont essentiels pour apprendre à reconnaître les stéréotypes qui traversent nos sociétés.
Nous organisons également des conférences avec des personnalités comme Youssef Badr, magistrat au tribunal de Bobigny, qui a raconté son parcours et les obstacles rencontrés en raison de ses origines et de son milieu social. Ces échanges permettent de comprendre les réalités vécues par d’autres et d’ouvrir des discussions très riches.
À travers toutes ces actions, nous faisons passer un message simple mais fondamental : la compréhension passe par la connaissance de l’autre, et la connaissance de l’autre ne peut advenir que si l’on accepte de le rencontrer.
Nous savons que la société française n’est pas guérie de ces maux, et que ces formes de haine augmentent. Mais nous travaillons chaque jour à recréer du lien, à faire réfléchir, à remettre la rencontre au centre.
Et lorsque l’on voit 180 femmes, de tous les âges et de toutes les origines, marcher ensemble à Auschwitz, on comprend que ce travail est non seulement nécessaire, mais profondément transformateur.
Propos recueillis par Cristina ASENSI RODRIGUEZ – Apprentie chargée de communication au sein de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.