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#MeToo, un an après

Un an après l’émergence de #MeToo, qui a suivi les révélations sur l’affaire Weinstein et déclenché une vague mondiale de témoignages contre les violences sexistes et sexuelles, la Fondation RAJA‑Danièle Marcovici — engagée depuis douze ans dans la défense des droits des femmes — propose une synthèse revenant sur cette année de mobilisation et sur les principaux enseignements qu’elle a fait émerger.

Droits sexuels et reproductifs Féminismes Violences

14 octobre 2018

Un an après #MeToo : où en sommes‑nous ?

Cela fait maintenant plus d’un an que l’affaire Weinstein a éclaté, le 5 octobre 2017, à la suite des révélations du New York Times et du New Yorker sur les accusations d’agressions, de viols et de violences commises par le producteur américain Harvey Weinstein sur des dizaines de femmes. Sur Twitter s’en est suivi une déferlante de témoignages dans lesquels les femmes ont raconté les remarques sexistes, les insultes et les agressions dont elles ont été victimes. Le hashtag #MeToo, utilisé par des millions de femmes de toutes catégories sociales et de toutes religions, est devenu un phénomène mondial de libération de la parole.

La couverture médiatique de cet anniversaire interroge le caractère révolutionnaire de #MeToo: “Le mouvement #MeToo est-il une révolution ou la continuité d’une trajectoire d’émancipation amorcée depuis deux siècles ?” (Le Monde 10/10/18), “Un an après, quel regard pouvons-nous porter sur cette affaire ? Une révolution ?” (Michelle Perrot, Libération, 10/10/2018). Engagée depuis maintenant 12 ans dans la lutte contre les violences faites aux femmes, la Fondation RAJA-Danièle Marcovici vous propose cette synthèse de l’actualité dont la réflexion s’articule autour d’une problématique simple : un an après #MeToo, quelles leçons tirer ?

Une mobilisation mondiale…

L’originalité du mouvement #MeToo repose sur la rapidité fulgurante à laquelle il s’est propagé, notamment grâce aux réseaux sociaux que les femmes ont investis en masse : trois millions de tweets sont recensés en trois mois. Aujourd’hui, #MeToo comptabilise des centaines de millions de tweets d’internautes femmes et hommes venant de l’Amérique du Nord à l’Europe en passant par le Japon, la Corée du Sud, la Chine. De nombreux autres hashtag ont été créés comme : #keineKleinigkeit (« pas une broutille » en allemand), #YoTambien (le MeToo espagnol), #YesAllWomen, #TimesUp… En un an, l’équivalent français, #BalanceTonPorc, comptabilise 930 000 tweets.

Si la mobilisation numérique a été fulgurante, le mouvement s’est également organisé dans les rues où les femmes se sont rassemblées en masse pour défendre leurs droits et dénoncer les abus. De l’Espagne, où 5,3 millions de femmes ont fait grève le 8 mars à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes pour revendiquer l’égalité et la fin des violences; à la révolution féministe qui a eu lieu le printemps dernier au Chili, où 31 % des femmes ont déjà subi des violences sexuelles (2 fois plus qu’en France) ; en passant par les religieuses du Vatican qui protestent contre le mépris de leurs supérieurs ecclésiastiques ; en quelques mois émerge ce que l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe décrit comme un « mouvement social féminin du XXIe siècle » (1). En France, fédérées sous le hashtag #NousToutes, les femmes (et les hommes) sont appelées à marcher contre les violences le 24 novembre prochain.

… qui dénonce une réalité massive

Le prix Nobel de la Paix, attribué le 5 octobre à Nadia Murad, Irakienne Yézidie ancienne esclave de Daech, et au Dr Denis Mukwege, gynécologue congolais, surnommé « l’homme qui répare les femmes », vient rappeler la violence dont les femmes sont la cible, notamment dans les conflits actuels, au Moyen-Orient et en Afrique. Le prix entend récompenser leurs efforts pour mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre. La présidente du comité d’Oslo, Berit Reiss-Andersen souligne que ce choix s’inscrit dans le sillage du mouvement #MeToo de libération de la parole des femmes : « #MeToo et les crimes de guerre, ce n’est pas la même chose mais ils ont un point commun : celui de montrer la souffrance des femmes, de voir les abus et de faire en sorte que celles-ci renoncent à la honte et osent parler » (2).

En France aussi, les femmes dénoncent les violences dont elles sont encore victimes, les derniers chiffres sont d’ailleurs révélateurs. Selon les données du ministère de l’Intérieur de septembre 2018, le nombre de plaintes pour viol a augmenté de 57 % entre 2011 et 2017 et les plaintes pour agression sexuelle et harcèlement de 78 % (13 465 cas en 2011, 24 000 en 2017). Notons que cette année, le nombre de plaintes pour violences sexuelles a bondi : augmentation de 23 % sur les 7 premiers mois 2018 en comparaison à la même période en 2017 (3 357 cas de plus ont été signalés). Lors de la présentation de ces chiffres, Gérard Collomb, alors ministre de l’Intérieur, avait déclaré que ce n’est pas forcément significatif d’une augmentation du nombre de cas, mais plutôt d’une libération de la parole, notamment initiée par le mouvement #MeToo.

Des résultats mitigés

En se mobilisant, que ce soit via les réseaux sociaux ou en prenant la rue, les femmes ont fait du mouvement #MeToo une caisse de résonnance sur leurs conditions de vie et ont suscité quelques avancées notables. Au Chili, le Président, Sebastian Piñera a proposé l’inscription de l’égalité homme-femme dans la Constitution et l’examen en urgence de plusieurs projets de lois, notamment contre la violence conjugale. En France, la loi Schiappa, adoptée en août, vise à lutter contre les violences sexuelles et sexistes et contient des mesures telles que : l’allongement du délai de prescription pour viol sur mineur (porté à trente ans après la majorité de la victime, contre vingt auparavant) et la création d’un délit d’outrage sexiste pour verbaliser le harcèlement de rue.

Malgré ces mesures, un récent sondage révèle que les français.e.s sont sceptiques quant au bilan de MeToo (3) : plus d’une personne sur deux, soit 53 %, juge que #MeToo n’a eu de conséquence ni positives ni négatives. 70 % ne voient pas d’évolution dans la lutte contre les violences faites aux femmes et quasiment six Français sur dix (57 %) et 62 % des femmes jugent l’action du gouvernement insatisfaisante. Ces chiffres peuvent s’expliquer au regard des données du ministère de l’Intérieur : paradoxalement, l’augmentation du nombre de plaintes pour viol n’a pas entraîné une augmentation du nombre de peines infligées, au contraire. Le nombre de condamnations pour viol aux assises a chuté de près de 40 % en dix ans dans un contexte de baisse continue du volume de peines infligées pour violences sexuelles. Cette tendance aurait pu s’expliquer par l’augmentation des correctionnalisations – la requalification d’un viol (crime passible de la cour d’assises) en agression sexuelle (délit jugé par un tribunal correctionnel), or les condamnations pour agressions sexuelles sont elles aussi en recul sensible ces dix dernières années, de l’ordre de 22 % alors même que selon une étude réalisée par l’IFOP en février 2018, 12 % des femmes ont déjà subi un viol.

L’histoire de #MeToo ne fait que commencer

Le contexte politique international actuel implique le besoin d’une vigilance accrue concernant la protection des droits des femmes. Outre la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, marquée par des mesures particulièrement défavorables aux droits des femmes, et celle de Jair Bolsonaro au Brésil, l’Europe connaît également une forte progression des extrêmes au sein des gouvernements potentiellement porteurs d’une vision misogyne et conservatrice au regard de la place des femmes dans la société. Au début du mois de novembre 2018, deux femmes ont été tuées et 20 blessées à Tallahassee aux États-Unis, par un homme se revendiquant d’un courant masculiniste appelé les « Incels » (ou « célibataires involontaires » en français). Cette communauté misogyne qui grandit jour après jour dans le monde avait fait la une des médias après l’attaque à la voiture-bélier qui a fait 10 morts, dont 8 femmes, en avril dernier à Toronto.

Initié par l’activiste Tarana Burke en 2006, le mouvement #MeToo est un phénomène inédit par la rapidité et l’ampleur de la mobilisation qu’il a suscitée, il s’inscrit dans la longue lutte des femmes pour la libre disposition de leur corps, revendication centrale depuis les années 70. Les droits revendiqués par les femmes du monde entier ne sont ni innovants ni progressistes, au contraire : la libre disposition de son corps, le droit à l’avortement, la lutte contre les violences… Le mouvement #MeToo a mis en lumière que malgré les victoires féministes historiques acquises au fil des siècles, de nombreux combats restent à mener. Il est donc important d’inscrire cette mobilisation dans une perspective à long terme.

La mobilisation doit perdurer

Ainsi, l’année 2017 a été tournant. #MeToo a réveillé les consciences et permis à de nombreuses femmes de témoigner des violences qu’elles subissent. Néanmoins, beaucoup trop de femmes n’osent pas encore parler et la mobilisation doit perdurer, qu’elle soit sociale, économique ou politique. La Fondation RAJA-Danièle Marcovici continuera d’agir sans relâche pour faire avancer les droits des femmes et reculer les violences.

En ce sens, la Fondation a soutenu la création de la campagne « Choisir la vie », créée et diffusée par la Fédération Nationale Solidarité Femmes à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes le 25 novembre. Par ailleurs, toute l’équipe de la Fondation ainsi que des dizaines de collaboratrices et collaborateurs du Groupe RAJA participeront à la course solidaire organisée par la Fondation des Femmes le 4 décembre prochain au Grand Palais. Cette course, dont la Fondation est partenaire principal, permettra de collecter des fonds qui seront reversés à des projets associatifs de lutte contre les violences.

 

Ressources bibliographiques :

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