Les droits des femmes en Pologne – Interview d’Urszula Nowakowska

7 mars 2022

Depuis l’offensive russe en Ukraine, plus d’un million de réfugiés, dont l’immense majorité sont des femmes et des enfants, ont rejoint la Pologne. Le Centre des droits des femmes, implanté dans 7 villes polonaises, leur vient en aide et propose un soutien global (collectes de produits de première nécessité, aide psychologique et légale, mise en place d’une ligne téléphonique de soutien, hébergement, cours de polonais). La Fondation a pu s’entretenir avec Urszula Nowakowska, fondatrice du Centre des droits des femmes, afin d’évoquer les actions mises en place pour les femmes réfugiées, mais aussi celles pour les droits sexuels et reproductifs et contre les violences faites aux femmes en Pologne.
La Fondation a aussi débloqué, dans le cadre d'une aide d'urgence consacrée à l'Ukraine, un premier soutien financier envers le Centre des droits des femmes de Pologne à hauteur de 50 000 €. Dans les prochaines semaines, la Fondation attribuera un soutien financier à d'autres associations ayant déployé des actions de soutien en faveur des femmes réfugiées ukrainiennes dans les pays proches de l'Ukraine.

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Bonjour Urszula Nowakowska, nous sommes ravi.e.s d’avoir l’occasion de nous entretenir avec vous. Vous êtes une avocate, militante, écrivaine et féministe polonaise et vous avez fondé le Centre des droits des femmes (Centrum Praw Kobiet)en 1994 en Pologne. Comment et quand avez-vous pris conscience de l’importance du féminisme ? 

Je me souviens me battre pour les droits des filles depuis ma plus tendre enfance. J’ai toujours refusé qu’on limite mes choix parce que j’étais une fille. Je suis devenue consciemment féministe au milieu des années 1980. C’était encore l’époque du féminisme en Pologne. J’étais alors une jeune militante au sein du mouvement indépendant Liberté et Paix, et un collègue m’a discriminée lors d’une grande conférence internationale organisée en Pologne. J’ai réalisé qu’en tant que femme, j’avais moins de temps de parole que mes collègues masculins et que j’étais la seule femme à ne pas préparer de sandwichs pour les participants. J’ai rencontré une écrivaine canadienne qui participait à cette conférence et qui m’a invitée à la rejoindre pour rencontrer un groupe indépendant de féministes polonaises. Plus tard, j’ai été invitée à participer à un camp international de femmes féministes pacifistes en Irlande. Depuis, mon féminisme est devenu conscient et activiste.

 

Le Centre pour les droits des femmes est né à Varsovie et est maintenant présent dans 7 autres villes polonaises. Quels sont vos objectifs et comment aidez-vous les femmes au quotidien ?

La mission du Centre des droits des femmes est de prévenir et de combattre toutes les formes de violence et de discrimination fondées sur le genre dans la vie privée, publique et professionnelle et de donner aux femmes les moyens de reconstruire leur vie, sans violence ni peur. Nous apportons un soutien complet aux femmes victimes de violence dont les droits ont été bafoués et à leurs enfants. Chaque jour, nous offrons des conseils psychologiques, sociaux et juridiques ainsi qu’une assistance rapide. Nous gérons une ligne d’assistance téléphonique pour les femmes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 et, si nécessaire, nous fournissons un refuge aux femmes et à leurs enfants. Afin de renforcer l’autonomie des femmes, en plus des conseils individuels, nous offrons également la possibilité de participer à des groupes de soutien et à divers ateliers. Chaque année, nous aidons plus de 5 000 femmes. Nous publions et diffusons largement des manuels et des brochures visant à sensibiliser les femmes à leurs droits et à leur fournir les informations nécessaires pour quitter une relation abusive et protéger leurs droits.

 

L’un des projets du Centre est de servir d’observatoire des féminicides afin d’en avoir une meilleure compréhension et d’émettre éventuellement des recommandations gouvernementales. Quelles difficultés avez-vous rencontrées jusqu’à présent dans le suivi des féminicides ? Avez-vous déjà une idée du nombre de victimes annuelles en Pologne ?

Lorsque l’on travaille sur la question de la violence à l’égard des femmes, il est impossible de ne pas rencontrer la forme la plus radicale de cette violence, à savoir le féminicide. Je me souviens du premier cas de féminicide que j’ai eu à traiter. C’était dans les années 90, j’ai appelé une de nos clientes parce qu’elle avait manqué son rendez-vous au centre. J’ai entendu un sanglot perçant dans le combiné. La femme était désespérée parce que sa sœur, qu’elle avait longtemps encouragée à venir nous demander de l’aide, avait été assassinée cette nuit-là par son mari et que sa fille gravement blessée luttait pour sa vie à l’hôpital. La femme sanglotait et répétait à travers ses larmes « Je n’ai pas réussi à l’aider ». Sa sœur a été assassinée le matin lorsque son mari est rentré chez lui après avoir passé plusieurs heures au centre de détention, car il était violent. Aucune de ces interventions n’a eu de conséquences juridiques pour lui. Il n’a jamais été inculpé et n’a pas été traduit en justice. La procédure a été abandonnée, bien que le futur tueur se soit vanté auprès de ses voisins qu’il pouvait tuer sa femme et qu’ils ne lui feraient rien, car il avait un « certificat d’aliénation mentale ».

La nuit du meurtre, craignant que son mari ne se venge d’elle pour avoir appelé la police, la femme a appelé le poste de police pour savoir si et quand ils allaient le libérer. Elle voulait s’y préparer d’une manière ou d’une autre, mais elle n’en a pas eu l’occasion. La police lui a répondu qu’elle ne lui dirait rien car « elle n’était pas partie prenante ». Lorsqu’il est rentré chez lui, elle et ses filles étaient encore endormies. Il y a eu une bagarre qui a réveillé l’une des filles. L’adolescente a défendu sa mère et s’en est sortie de justesse. La sœur de notre cliente n’a pas eu cette chance. Au cours des années suivantes, nous avons traité d’autres cas de femmes assassinées par leur mari ou leur partenaire. Nous savons que deux de nos clientes ont été tuées par leur partenaire violent.  A chaque fois, la police et la justice n’ont pas pris au sérieux les plaintes des femmes, bien que les menaces de meurtre et les dépôts de plainte à l’initiative de la victime soient des facteurs classiques qui augmentent le risque d’escalade de la violence ou de féminicide.

En Pologne, nous ne disposons pas de statistiques fiables concernant la violence contre les femmes et les féminicides. Nous estimons que chaque année, 400 à 500 femmes perdent la vie à cause de la violence domestique.  Nous ne parlons pas seulement de meurtres, mais aussi de suicides et de cas où la classification légale n’était pas un meurtre, mais des coups qui ont entraîné la mort.  Il y a des femmes qui disparaissent chaque année, et parfois après de nombreuses années, la police découvre le corps et constate que c’est le partenaire qui l’a tué.

 

Le Centre a récemment signé le projet de loi d’initiative civique « Avortement légal sans compromis », initié par des groupes de défense des droits des femmes en partenariat avec le parti d’opposition Lewica. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette initiative et sur le droit à l’avortement en Pologne en général ?

Bien que la Pologne ait depuis plus de 20 ans l’une des lois les plus restrictives en matière d’avortement – l’avortement n’était légal qu’en cas de danger pour la vie et la santé des femmes, de malformation du fœtus et de viol – nous avons fait face à des attaques permanentes visant à restreindre davantage l’accès à l’avortement. Le 22 octobre 2020, la Cour constitutionnelle polonaise – illégitime – a jugé que l’accès à l’avortement en raison d’une « forte probabilité de handicap grave et irréversible du fœtus ou de maladie incurable menaçant sa vie  » est inconstitutionnelle.

« L’avortement légal sans compromis » est une initiative législative civique visant à libéraliser l’accès à l’avortement à long terme.  Pour l’inscrire à l’ordre du jour du Parlement, nous devons présenter 100 000 signatures. Lorsque les 100 000 signatures sont réunies, le projet de loi peut être présenté à la Présidente de la Diète avec une demande de mise en œuvre.

Le projet de loi « Avortement légal sans compromis » propose que l’avortement soit possible jusqu’à la 12ème semaine sans demander la raison à la patiente et après la 12ème semaine en cas de malformation du fœtus ou lorsque la grossesse est le résultat d’un acte criminel.

 

Quelles ont été jusqu’à présent certaines des conséquences concrètes de l’interdiction totale de l’avortement en Pologne ?

L’avortement n’est désormais autorisé qu’en cas de viol ou d’inceste ou lorsque la grossesse menace la vie de la mère. Le Tribunal constitutionnel de 2020 a eu ce que l’on appelle un « effet paralysant », qui se traduit dans la pratique par le refus des médecins et des sages-femmes de fournir des soins médicaux par crainte des conséquences juridiques. Les médecins qui pratiquent des avortements risquent jusqu’à 3 ans de prison.

Au début du mois de novembre 2021, la Pologne a été choquée par la mort d’Izabela, originaire de la ville de Pszczyna. Elle est morte d’une septicémie due à une erreur médicale résultant de cet effet. Izabela est devenue un symbole de la violation systémique des droits reproductifs en Pologne et la révélation de son histoire dramatique a rapidement entraîné une avalanche de rapports sur les tragédies successives de femmes dont les droits ont été ouvertement bafoués. L’une d’entre elles était Anna de Świdnica, qui est également décédée d’une septicémie uniquement parce que la grossesse, qui menaçait sa vie, n’a pas été interrompue au bon moment. Je crains que de tels cas deviennent plus nombreux.

De nombreuses femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse vont à l’étranger. Heureusement, il existe des organisations, comme Abortion Dream Team, qui aident les femmes à trouver une clinique à l’étranger et fournissent un soutien financier pour accéder à l’avortement. Les autres sont laissées sans aucune assistance, ce qui a pour conséquence de laisser les femmes les plus marginalisées sans aucune aide.

 

Depuis l’adoption de l’interdiction, la Pologne a connu des manifestations massives. Y a-t-il un avenir à ce type de mobilisation civique et y a-t-il un moyen pour nous, citoyens français, d’y contribuer ?

Nous avons eu des manifestations massives après l’arrêt de la Cour constitutionnelle, après la mort d’Izabela, mais il est difficile, surtout en période de pandémie, de maintenir des mobilisations permanentes. Cependant, la conséquence positive de la nouvelle réglementation sur l’avortement, de la réaction brutale qui a suivi et des manifestations massives est qu’elles ont sensibilisé les femmes aux endroits où les avortements peuvent être pratiqués. Une enquête menée l’année dernière a révélé que plus de 70 % des Polonais étaient opposés à la décision du Tribunal constitutionnel. Elle a également modifié le discours sur l’avortement et augmenté le nombre de partisans de la libéralisation.

Nous sommes très reconnaissants à la communauté internationale et aux citoyens français pour leur solidarité avec les femmes polonaises dans cette période difficile d’attaques contre les droits humains fondamentaux des femmes. Comme nous continuerons à lutter pour le droit à l’avortement en Pologne, nous avons besoin de votre soutien et de votre solidarité. Sous la présidence française de l’Union Européenne, la France a plus de pouvoir pour le faire. Nous avons besoin de la Commission européenne et du Conseil Européen pour agir et défendre les valeurs démocratiques et protéger les droits des femmes à décider librement. Nous avons besoin des autorités européennes et françaises pour soutenir financièrement la société civile en Pologne. Cependant, l’UE et les gouvernements ne sont pas les seuls à pouvoir le faire. Chaque personne qui se soucie des droits humains des femmes peut le faire. Chaque centime d’euro compte et peut nous aider à changer la vie des femmes.

 

Les groupes de défense des droits de l’homme affirment que les militantes sont confrontées à une escalade de menaces et de répression.

Oui, tout à fait.  Au Centre, ainsi que dans de nombreuses autres associations de défense des droits des femmes, nous recevons des emails contenant des menaces de mort si nous ne renonçons pas à défendre le libre choix des femmes. Un jour, lors de la visite d’une délégation française dans nos bureaux, nous avons reçu du courrier nous menaçant qu’il y avait une bombe dans le bâtiment.  Les femmes sont battues par la police lors des manifestations, persécutées, détenues illégalement. Cela arrive et personne n’est puni pour cela.

 

Pourriez-vous nous dire, en quelques phrases, ce que vous allez faire pour les soutenir les femmes refugiées en Pologne ?

Jusqu’à présent, le soutien aux réfugiés ukrainiens en Pologne a suscité beaucoup d’enthousiasme, mais les solutions systémiques et institutionnelles font défaut. Au début, la plupart des femmes et des enfants qui venaient ici avaient un endroit où aller en Pologne, mais la situation a changé. Beaucoup de femmes qui arrivent maintenant n’ont ni ami ni famille et elles ont besoin d’un soutien plus institutionnel et systématique. Le 8 mars est la Journée internationale des droits des femmes. Au lieu de la célébrer, nous lançons notre ligne d’assistance téléphonique pour les femmes ukrainiennes qui ont fui la guerre. Nous leur offrirons un soutien psychologique et des informations sur les ressources et l’aide disponibles pour elles et leurs enfants en Pologne. Nous allons soutenir non seulement les personnes qui ont fui l’Ukraine à cause de la guerre, mais aussi celles qui restent et travaillent en Pologne mais dont la famille est toujours en Ukraine. Hier, j’ai rencontré une femme ukrainienne dont les deux fils ont quitté la Pologne pour aller se battre. Cette situation est très stressante pour elle. Nous recevons des informations sur les femmes qui ont été violées et qui ont besoin d’un soutien immédiat, celles qui vivent en grands groupes dans de petits appartements. Les gens ont besoin de produits de première nécessité comme des chaussures, des vestes chaudes, des couches, des articles d’hygiène personnelle, etc.

Outre la ligne d’assistance téléphonique, nous prévoyons d’employer des psychologues ukrainiennes et russophones pour apporter un soutien direct aux femmes et aux enfants dans tous nos centres (Warszawa, Cracovie, Lodz, Wroclaw, Gdansk, Poznan). Des avocates et des travailleuses sociales sont prêtes à travailler avec nous pour aider les femmes et les enfants à accéder aux services sociaux et au logement. Nous envisageons de lancer des cours de polonais pour les femmes et les enfants, afin de les aider à trouver un emploi en Pologne.  Nous organisons des collectes pour les femmes et les enfants.

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Urszula Nowakowska est la co-fondatrice et la présidente du Centre des droits des femmes en Pologne. Elle est avocate de formation et militante féministe.

 

 

 

 

 

© Photo couverture : Thierry Monasse

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