Interview d’Hadrien Riffaut : Femmes seules et isolées, (re)liées par les lieux ?

18 mars 2024

Depuis 2010, la Fondation de France publie annuellement son rapport sur les Solitudes en France. Ces recherches inédites, qui analysent à chaque parution la solitude sous un angle spécifique révèlent l’ampleur du phénomène et son impact sur notre société. La solitude est un vaste objet. Elle renvoie tout aussi bien à des expériences individuelles que collectives. Hadrien Riffaut, chercheur-associé au CERLIS, co-auteur de l’Etude Solitudes 2022 et de l'Etude Solitudes 2023 a répondu aux questions de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici portant sur le phénomène de solitude.

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  • Quelle distinction faites-vous entre solitude et isolement ? Qui sont les publics les plus touchés et pourquoi ?

Nous avons réalisé plusieurs études pour la Fondation de France et l’objectif de la première édition était de redéfinir ces notions, qui sont parfois employées de manières équivalentes. L’isolement est une notion objective. Une personne est dite « isolée » lorsqu’elle est objectivement coupée ou qu’elle a des contacts très restreints avec 5 sphères de sociabilité comme, par exemple, la famille, les voisins, le travail ou encore le réseau associatif. L’isolement est objectif puisque c’est une mesure quantitative. La solitude est un rapport subjectif aux liens sociaux. C’est le fait d’éprouver le sentiment d’être seul.e, que la nature des liens sociaux ne correspond pas à ce qu’attend la personne concernée. Ainsi, on peut être objectivement isolé.e et ne pas se sentir seul.e, c’est le cas par exemple des personnes qui entament des retraites spirituelles et qui, objectivement, s’extraient du monde pour récupérer une sorte de pouvoir sur soi. Au contraire, on peut être objectivement entouré.e et se sentir seul.e : toutes les configurations sont possibles.

L’étude « (Re)liés par les lieux » a été réalisée selon deux méthodes : la méthode quantitative qui nous a fourni des données chiffrées, épaulée par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), et une enquête ethnographique, visant à documenter les parcours pour essayer de comprendre ce que ces personnes mettent derrière le cadre de l’isolement. Ce qu’on remarque, c’est que l’isolement et la précarité vont de pair. Pour la question du sentiment de solitude, les données sont plus diffuses. Grâce à l’enquête menée en 2022, on a remarqué que, dans toutes les catégories de la population, on peut être très socialement inclus.e et se sentir seul.e. Par exemple, 45% des jeunes de moins de 25 ans se sentent seul.e.s l’été. Cela s’explique par les départs en vacances : cela met en lumière les problèmes économiques liés à la solitude. C’est aussi le moment où les jeunes vont se couper des réseaux de sociabilité liés aux études. Ces jeunes expriment un réel sentiment d’isolement : ils sont encore objectivement relié.e.s par des réseaux familiaux et les ami.e.s à proximité mais ils se sentent seul.e.s. Enfin, certaines personnes cumulent isolement et solitude donc ils.elles sont objectivement isolé.e.s et souffrent du sentiment de solitude impliqué par leur isolement.

 

  • Environ 82 % des familles monoparentales sont composées de mères seules et elles sont nombreuses à éprouver de la détresse. Quels facteurs expliquent leur isolement et sentiment de solitude ?

Cet isolement doit être compris de manière matérielle : créer du lien suppose d’avoir la possibilité de le faire. Bien souvent, les mères célibataires ont un emploi, mais cumuler emploi et garde des enfants implique des conditions économiques instables. Le cumul de ces facteurs laisse peu de temps aux loisirs et aux sorties, et donc à l’opportunité de créer des relations. On assiste donc à un phénomène d’entraînement : plus ces femmes vont être empêchées de créer du lien, plus elles vont s’isoler. Il existe donc des formes de repli sur la sphère domestique. Dans l’étude précédente, nous avons remarqué que l’espace public représente un vrai levier de création de liens pour ces femmes. En effet, les espaces de sociabilité les plus investis par les mères célibataires sont les marchés, les centres commerciaux et les parcs. Ce sont tous des lieux potentiels de sociabilité où elles peuvent faire des rencontres et créer du lien. Par exemple, une femme ayant participé à l’enquête nous a témoigné que ses rencontres étaient concentrées à l’arrêt de bus. Ces femmes ont donc un usage très fonctionnel de la ville et du lien social. L’arrêt de bus symbolise le lieu d’une reprise de lien : on appelle ce phénomène de la micro-sociabilité de quartier.

Souvent, ces femmes s’empêchent de passer la porte d’une association en raison d’un tabou et d’une stigmatisation liés à ces phénomènes de solitude et d’isolement. La prise en charge et l’accompagnement sont donc complexes en raison de la difficulté à identifier les personnes concernées. Si elles ne se déclarent pas souffrir de ces phénomènes, elles resteront longtemps isolées avant que quelqu’un ne vienne leur porter assistance. Nous avons montré que les enfants, grâce aux centres d’animation et aux centres sociaux par exemple, constituent une porte d’entrée lorsque ces lieux sont implantés près de leur domicile. En poussant la porte de ces structures, pour faire bénéficier d’activités à leurs enfants, elles vont permettre aux travailleur.euse.s sociaux.ales de les identifier. Les enfants apparaissent donc comme des leviers dans le processus de prise en charge : ils légitiment leur demande. Dans le terrain que nous avons mené à Marseille, nous avons remarqué que ces centres sociaux sont d’un appui substantiel pour les femmes. Pourtant, ils sont parfois menacés de fermeture compte tenu des restrictions budgétaires et des financements.

 

  • Comment permettre aux femmes de réinvestir le lieu de sociabilité que constitue l’espace public ? Pour vous, la gratuité doit-elle être pensée comme un enjeu ?

La gratuité est vraiment un levier principal. On a montré que la question financière peut être un frein majeur lors de l’investissement des espaces. La gratuité c’est une chose, mais il est autant important de souligner la légitimité d’investir un espace social, qui peut parfois faire défaut. Dans le domaine de la culture, on voit par exemple que les politiques publiques ont instauré la gratuité pour les moins de 26 ans dans les musées. Mais finalement, les jeunes qui se rendent au musée sont déjà socialisés à la culture muséale et ont déjà une familiarité avec le domaine. De fait, les personnes qui prétendent à la gratuité mais qui ne font pas le déplacement s’avèrent être des jeunes issus de quartiers défavorisés et donc qui possèdent un capital culturel plutôt moins élevé que la moyenne. Ainsi, on pensait que la gratuité allait être le levier principal et on se rend compte qu’il y a d’autres leviers plus symboliques.

La question de l’investissement de l’espace public est aussi liée au fait de se sentir légitime d’investir cet espace. Au-delà de la dimension pécuniaire et financière il faut donc réfléchir à la place que les personnes occupent. Dans ce cas, il se trouve que la dimension participative y joue un rôle. Le fait de se sentir acteur.rice d’un lieu favorise l’ancrage et l’appropriation de l’espace : si vous avez le sentiment d’être un simple usager, la gratuité ne révolutionnera pas l’accès ou le non-accès à l’espace en question. L’inclusivité de ces personnes passe donc par leur participation au sein même du lieu, pour y être considérées comme des ressources. Cela suppose qu’elles puissent y prendre part et qu’elles puissent y donner leur avis, sur le fonctionnement par exemple. Autant la dimension financière est simple, mais la question de la place est beaucoup plus complexe car il s’agit d’un changement de regard. Par exemple, quand on est seul.e, nous allons peu investir les bars et les restaurants puisqu’on ne se sent pas légitime d’y être seul.e. A l’inverse, une personne se sentira plus à l’aise de s’asseoir sur un banc dans un parc tout seul.e. Également, les centres commerciaux sont des espaces qui brassent des populations très diverses car les gens vont y flâner et discuter : le smalltalk. Ce sont des petits contacts nécessaires puisqu’ils sont très précieux pour les personnes, comme l’a montré la pandémie : les personnes coupées de ces petites interactions quotidiennes en souffraient beaucoup.

 

  • Qu’est-ce qu’un tiers-lieu ? Quelle est sa fonction ? Dans quelle mesure peut-il permettre aux femmes et aux populations vulnérables de vaincre leur isolement et leur sentiment de solitude ?

La définition du tiers-lieu varie. A l’origine c’est un lieu crée par des initiatives citoyennes dans l’objectif de créer du lien. A la base, ce terme est très relié à la dimension professionnelle, avec l’émergence des espaces de coworking par exemple. Aujourd’hui, le tiers-lieu est un espace informel où des activités sont organisées dans le but de créer du lien. En ce sens, le tiers-lieu n’est pas nécessairement impulsé par les pouvoirs publics ou les institutions. Les tiers-lieux sont des leviers puisque ce sont souvent des espaces d’accueil qui permettent à ces femmes de faire des rencontres, sous réserve que ces lieux soient suffisamment accueillants. La réussite du tiers-lieu se trouve donc dans la manière dont les structures vont accueillir les personnes qu’elles vont accompagner. Il existe des centres sociaux qui fonctionnent très bien et qui ne sont pas des tiers-lieux. Certains tiers-lieux reposent davantage sur une programmation culturelle et artistique, donc sont moins centrés sur les problématiques liées à l’insertion et à la dimension sociale. Enfin, il existe des tiers-lieux qui proposent un mélange des deux et qui fonctionnent très bien. Selon moi, il ne faut pas forcément réfléchir en termes de tiers-lieu mais plutôt en termes de capacité d’accueil.

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