Interview de Violaine Lucas, présidente de l’organisation Choisir la cause des femmes – « De l’avenir des femmes peut naître celui de l’Europe » (G. Halimi)

29 mai 2024

Violaine Lucas, professeure de lettres et diplômée en droit pénal, est présidente de l'association Choisir la cause des femmes depuis janvier 2021. Elle a commencé à collaborer avec Gisèle Halimi en 2003. De 2004 à 2009, elle a occupé le poste de secrétaire nationale de l'organisation, où elle a initié et coordonné bénévolement une analyse comparative des droits des femmes au sein de l'Union européenne. Ce travail a conduit à la publication de "La Clause de l'Européenne la plus favorisée" aux Éditions des femmes en 2008.

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  • Le 23 avril dernier, le Haut Conseil à l’Égalité a partagé une note intitulée « Élections européennes 2024 : pour une Europe féministe ! ». En quoi les droits des femmes sont-ils le rempart et le fer de lance de la démocratie européenne ?

Certains pays tentent de promouvoir les droits des femmes sans s’en donner réellement les moyens mais d’autres alignent programmes et actions politiques. Dans ce second cas c’est l’ensemble de la société qui bénéficie de ces avancées et même la démocratie. Plus les femmes sont traitées comme les égales des hommes plus elles s’impliquent dans la vie économique, politique ou sociale de leur pays et défendent les droits des plus vulnérables.

À l’inverse, il existe un véritable danger dans tous les pays où l’extrême-droite arrive au pouvoir avec le soutien de mouvements religieux extrémistes, anti-genre et organisés internationalement. Ce que décrit notamment Neil Datta du Forum parlementaire pour les droits sexuels et reproductifs dans La partie immergée de l’iceberg[1]. Il s’agit d’acteurs traditionalistes et réactionnaires dans leur conception de la religion, qui cherchent par tous moyens à entraver les droits des femmes et personnes LGBTQI dans le monde. Dans ce cas-là, les régimes peuvent devenir illibéraux, entraînant des reculs féministe et démocratique effrayants.

Ainsi, plus on défend les droits des femmes, plus on défend la démocratie. 

  • En 2005, sous l’impulsion de Gisèle Halimi, la « Clause de l’européenne la plus favorisée » a été initiée par l’association Choisir la cause des femmes. En quoi consiste-t-elle et pensez-vous que ce « bouquet législatif » peut « refondre » l’Europe en faveur des femmes ?

Gisèle Halimi a eu cette idée en 1979 lors de la première élection au suffrage universel direct du Parlement européen. Elle s’est demandé comment utiliser la construction européenne pour mettre en œuvre des lois plus favorables aux femmes.

L’idée était déjà de comparer la situation des droits des femmes dans tous les domaines de la vie, que ce soient les droits sexuels et reproductifs, le droit de la famille, la lutte contre les violences ou encore la participation à la vie politique et l’indépendance économique des femmes- clef de voute de leur émancipation. Mais à l’époque, et c’était visionnaire, elle avait ajouté à son idée trois revendications de poids : l’abolition de la peine de mort, la préservation de la planète et la paix dans le monde.  

Quand je suis arrivée à Choisir en 2003, Gisèle m’a parlé de ce projet. Nous nous sommes dit que nous devions y travailler vraiment au moment du rejet d’un traité instituant une Constitution pour l’Europe en 2005. Notre première étude comparée des droits des femmes à travers les pays de l’Union européenne a été publiée en 2008 et avait débouché sur un colloque européen avec la Présidence française de l’Union européenne pour porter le projet politiquement. Dès 2009, les partis politiques français, depuis l’extrême-gauche jusqu’au centre droit l’ont inscrit dans leurs programmes électoraux en s’appuyant sur notre premier « bouquet législatif » du meilleur de l’Europe pour les femmes.

Lorsque Gisèle est décédée en 2020, nous avons souhaité actualiser ce « bouquet législatif », de manière à dresser un bilan des avancées ou reculs, 15 ans après la première édition. Pour cette actualisation, on s’est réellement rendu au sein des pays de l’UE, à la rencontre des féministes ainsi que des militants LGBTQI. 2022, c’était un moment de basculement historique avec le backlash aux États-Unis sur la question de l’IVG, les conséquences de la crise sanitaire globale du covid et la guerre qui débutait en Ukraine. Et nous avons senti à quel point les droits des femmes ne sont pas une priorité réelle mais une variable d’ajustement politique dans la plupart des pays.Indispensables au fonctionnement de la société particulièrement en cas de crises majeures, elles sont pourtant les premières victimes de ces crises tout en étant privées parfois de droits élémentaires.

Le tour européen de Choisir a débuté en juillet 2022 et nous a permis d’observer la situation des droits des femmes dans les 27 pays. Le constat a été le suivant : aux inégalités entre les femmes et les hommes, s’ajoutent des inégalités entre les citoyennes de l’Union européenne, d’un pays à l’autre, les inégalités entre les citoyennes européennes et celles qui sont discriminées pour diverses raisons ou encore entre elles et les femmes migrantes dans l’UE. Or, si certains pays offrent des lois et droits avancés aux femmes et que cela fonctionne, cela doit pouvoir marcher dans les autres pays. Nous avons aussi vu à quel point les associations demandaient que se développe une vraie solidarité européenne pour donner du sens à leur entrée, à leur participation à cette UE, avec une vraie aspiration à prendre le meilleur des autres pays pour le défendre dans les leurs.

C’est donc de manière évidente que s’est présentée la nécessité d’agir collectivement. L’écriture de notre ouvrage Le Meilleur de l’Europe pour les femmes, s’est terminée en juin 2023, nous avons publié en novembre 2023 et avons organisé un grand colloque européen à Nantes en décembre 2023. Depuis, nous nous efforçons de porter cette idée dans les débats de la campagne électorale pour les élections européennes de juin 2024. Les listes de Raphaël Glucksmann, Manon Aubry, Valérie Hayer, Léon Deffontaines et Marie Toussaint ont à nouveau inscrit cette clause dans leur programme.

Début mai, nous avons interpellé France Télévisions, pour organiser un débat où toutes les têtes de listes s’exprimeraient sur ce qu’elles défendront au Parlement européen en matière de droits des femmes et personnes LGBTQI. C’est essentiel que nous sachions ce que les partis d’extrême-droite, crédité d’une large victoire, ont à dire sur ces questions.

 

  • Actuellement, quels sont les moyens juridiques existants et mobilisables permettant de faire adopter ce « bouquet législatif » à l’échelle européenne ? Quelles sont vos attentes vis-à-vis des autres acteurs engagés pour les femmes à travers lEurope ?

Les moyens juridiques sont moins importants que les moyens politiques. Les moyens juridiques de l’UE sont des instruments au service du politique qui le façonne. Nous le montrons dans notre étude (page 255 de la nouvelle édition de notre ouvrage).

l’UE possède tous les fondements légaux et « constitutionnels » pour mettre en œuvre notre clause. Ce qui lui manque c’est une majorité politique progressiste pour mener ce projet.

Le politique doit être une force de transformation démocratique. En France, le pouvoir en place n’était pas favorable à l’entrée de l’IVG dans la Constitution. Pourtant, c’est parce que les parlementaires de La France Insoumise (LFI), des Écologistes et du Parti Socialiste (PS) ont porté avec toutes les féministes, association ou initiative plus personnelle, l’entrée de l’IVG dans la Constitution que nous avons obtenu cette première mondiale. C’est une grande victoire de la démocratie ! Cela démontre qu’en réalité, cest l’action militante couplée à l‘action politique qui écrit la loi ! La loi ne s’écrit pas ex-nihilo, elle doit être l’expression démocratique des transformations déjà à l’œuvre au sein des peuples pour se mettre au diapason de ses aspirations.

Il est donc essentiel de s’engager, pour militer dans les associations ou les partis politiques en fonction de vos goûts car c’est cet engagement qui change les choses : et non pas l’inaction, l’attentisme et la résignation contre lesquels il faut lutter.

Aller voter est essentiel – il FAUT aller voter aux élections européennes ! – mais militer est aussi important.

  • Pensez-vous que cette refonte législative constitue une réponse suffisante pour faire face aux mouvements anti-droits déployés à travers Europe actuellement ?

C’est maintenant que ça se joue, c’est maintenant que les gens peuvent aller voter pour savoir quelle Europe et quelle France ils veulent. La montée de l’extrême-droite est réellement dangereuse, comme on a pu le voir en Hongrie avec une quasi-interdiction de l’IVG. Il existe également maintenant des pratiques barbares en Hongrie en Italie qui consistent, pêle-mêle, à faire écouter les battements du cœur du fœtus dont les femmes veulent avorter, à construire des cimetières de fœtus, à laisser les asso anti-choix pénétrer dans les cliniques d’avortement pour empêcher les femmes de mener à terme leur IVG. Avant de changer de gouvernement grâce au vote des femmes et des jeunes, la Pologne avait laissé créer des villages anti-LGBTQI et l’arrêt total du suivi de grossesse pour les femmes, dont certaines mourraient faute d’une IVG alors qu’elles avaient souhaité avoir un enfant mais que celui-ci n’était pas viable. Ainsi, l’extrême-droite et la droite radicale qui flirtent avec l’extrême droite, sont capables de tuer des femmes en leur faisant payer le prix lourd de leur émancipation.

Voilà pourquoi il est très important que France Télévisions entende notre demande d’un vrai débat sur les droits des femmes. Si nous laissons les clefs du Parlement européen – ou du Parlement national – à l’extrême-droite il se produira exactement ce qui se produit en Hongrie et ailleurs où l’extrême-droite arrive au pouvoir. Simone de Beauvoir, co-fondatrice de notre association avec Gisèle Halimi, l’écrivait très justement, dans Le deuxième sexe : « Rien n’est jamais définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes. ». Nous devons être plus que vigilantes. Nous devons « réarmer » notre féminisme.

Comme nous le demandait Gisèle Halimi dans son dernier ouvrage Une farouche liberté, nous devons maintenant être révolutionnaires et ne jamais nous résigner ! Elles deux, Simone et Gisèle, nous faisaient confiance pour continuer le combat. Nous devons, pour elles, mais aussi pour les générations actuelles et futures, nous élever à la hauteur du courage des femmes qui luttent, partout dans le monde, pour notre dignité et notre force.

[1] https://www.epfweb.org/sites/default/files/2022-03/EPF_EN_TOTI_9SEP%20DEF-FR_Final%20.pdf

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