Interview d’Aya Chebbi – Le Forum Génération Egalité et le mouvement féministe panafricain Nala

25 novembre 2022

Mme Aya Chebbi est féministe panafricaine plusieurs fois primée. Elle s'est fait connaître en tant que voix pour la démocratie et a acquis une renommée mondiale en tant que blogueuse politique pendant la révolution tunisienne de 2010/2011. Elle a reçu le prix Campaign 2019 de la Fondation Gates et a été nommée dans la liste Forbes des 50 femmes les plus puissantes d'Afrique et dans la liste des 100 Africains les plus influents du magazine New African.

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1- Vous avez un palmarès d’activisme impressionnant et vous vous battez pour l’égalité femmes-hommes. Pour nos lectrices et lecteurs qui ne vous connaissent peut-être pas, pourriez-vous vous présenter et nous en dire plus sur ce que vous faites et pourquoi ?

Je suis une féministe panafricaine ce qui veut dire que je vis au quotidien pour mobiliser sur la prise en compte des intérêts de l’Afrique, et pour fédérer autour de nos objectifs. Il s’agit également de la libération des femmes et de la libération des inégalités et des injustices. Mon travail concerne la mobilisation et de la solidarité panafricaine. J’ai travaillé pour l’Union africaine afin d’améliorer la mobilisation des jeunes qui constituent la puissance démographique du continent. Maintenant, je fais partie du collectif Nala qui se concentre particulièrement sur les jeunes femmes et sur la façon dont nous pouvons nous unir en tant que continent pour que les femmes soient libres.

 

2- Vous avez participé à la cérémonie d’ouverture du Forum Génération Égalité 2021 l’année dernière et avez prononcé un discours inspirant (cliquez ici pour le voir ). Qu’est-ce que cet événement a signifié pour les organisations féministes du monde entier ? Qu’est-ce que cela signifiait pour vous ?

La France accueille de nombreuses conférences au nom de l’égalité femmes-hommes et dans le cadre de l’agenda présidentiel sur le genre et le féminisme. Mais celle-ci est très importante car il s’agit d’une véritable transition générationnelle. Nous réfléchissons aux 25 années qui se sont écoulées depuis Pékin et nous mettons en œuvre la vision pour les prochaines décennies, avec notamment un engagement pour les cinq prochaines années.

 

Il était important que les voix et l’agenda des jeunes femmes africaines soient inclus cette vision. À cause de la COVID, le forum s’est tenu sur deux ans au lieu d’un : cela nous a donné plus de temps pour faire des consultations ; mobiliser sur le terrain ; avoir plus de participation ; plus de voix ; pour obtenir plus de temps pour éveiller les consciences autour des enjeux de Pékin +25. L’événement lui-même peut être considéré comme l’arrivée, la destination. Il était très important pour nous d’être sur la plateforme avec les décideurs. Il était important de remettre en question le récit dominant et d’éviter que l’agenda féministe ne soit qu’un club de politiciens discutant du féminisme et de la politique étrangère.

 

C’était important pour moi que notre message soit clair. Pas seulement pour moi, mais beaucoup de jeunes féministes qui ont pris la parole ce jour-là. Notre message était clair et fort : rien pour nous sans nous ; les choses vont évoluer ; les jeunes féministes africaines sont audacieuses ; nous savons exactement ce que nous voulons et nous poursuivrons nos objectifs; nous vous surveillons ; nous vous tenons pour responsables ; nous ne laissons rien passer sans justice ni responsabilité.

 

3- Comment le FGE vous a aidé, vous et votre organisation, à collaborer plus étroitement avec d’autres organisations ?

J’ai travaillé dans les secteurs de la diplomatie et des relations intergouvernementales pendant plusieurs années. Ma participation au FGE m’a permis de voir qui étaient les acteurs positionnés et mobilisés sur l’égalité. Il était important pour moi de pouvoir observer les rôles et les discours de chacun car ces paroles, cet agenda, posent les bases des 5 prochaines années.

 

4- Selon vous, un an après le lancement du FGE, quelles sont ses principales réalisations ?

En août 2021, nous avons organisé 6 dialogues intergénérationnels pour la redevabilité afin de demander aux gouvernements africains qui font partie des coalitions d’action du FGE « Vous avez engagé ce million. Que faites-vous avec cet argent ? Où ira-t-il ? ».

Aux niveaux intergouvernemental, mondial et onusien, je n’ai pas vu grand-chose. C’est dangereux parce que nous ne pouvons pas laisser passer ces grands moments. 40 milliards de dollars américains ont été engagés, mais il n’y a pas encore de structures, pas de cadre de responsabilité clair.

 

Bien sûr, je ne peux pas dire qu’il ne s’est rien passé. Du côté onusien, les coalitions ont continué à travailler. Le problème est que ces institutions bureaucratiques ne fonctionnent pas au rythme du défi auquel nous sommes confrontés. Ils ne fonctionnent pas avec la vitesse de la technologie dont nous disposons et les attentes de notre génération.

 

Ensuite, vous passez au niveau national et si le pays organise des élections, tout le monde se concentre là-dessus. On nous dit « l’administration pourrait changer ou maintenant la direction est occupée… ». Mais le genre doit est dominant. Vous ne pouvez pas faire une pause et faire votre choix, puis y revenir. C’est inacceptable. Beaucoup de ces gouvernements utilisent l’agenda féministe pour leur élection, puis une fois élus, qu’ont-ils fait ?

 

5 – Qu’attendez-vous de la FGE pour les 4 années à venir, quand les coalitions d’action prendront fin ?

Je pense que nous devons être plus sérieux au sujet de l’agenda féministe et ne pas simplement utiliser et abuser le mot féminisme. Tous les dirigeants masculins maintenant, c’est-à-dire la plupart des dirigeants du monde disent qu’ils sont féministes. Mais vous regardez leur cabinet, leurs programmes, leurs idées sur la planification nationale, vous ne voyez rien de féministe dans ce qu’ils font. Nous devons prendre cela au sérieux. Les dirigeants mondiaux doivent rendre des comptes s’ils disent qu’ils sont féministes, ils doivent agir en féministes. Elles doivent budgétiser en tant que féministes. Ils doivent financer les féministes. Ils doivent adopter des politiques féministes et s’ils ne le font pas, ils ne devraient pas dire qu’ils sont féministes.

 

La deuxième chose que nous devons suivre est l’argent. Où va l’argent ? Il n’y a aucune transparence autour de ces 40 milliards de dollars. Lorsqu’ils ont été engagés, il n’a pas é été précisé où allait chaque tranche d’argent. Nous devons être en mesure de l’indexer et de le suivre.

 

6- Vous êtes la fondatrice du collectif féministe panafricain Nala. Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ? Quel est le lien avec le FGE ?

Nous avons lancé l’initiative au Forum de Paris, le 1er juillet 2021 et nous venons de rentrer d’Abuja pour célébrer nos 1 ans. Nous avons également organisé notre premier sommet pour demander des comptes au gouvernement. Nous prévoyons d’en organiser chaque année dans un pays africain différent et afin d’y mobiliser l’agenda féministe. Nala Feminist Collective est né et inspiré du Africa young woman Beijing+25 manifesto, manifeste élaboré par 1500 jeunes d’Afrique et de la diaspora. Il a 10 demandes claires. Nous avons mobilisé 10 000 signatures et nous les avons transmises aux agences des Nations Unies, à l’Union africaine et aux différentes parties prenantes. Nous avons réussi à inclure 8 des 10 revendications dans les coalitions d’action, à l’exception de la santé mentale et de l’éducation. Le Conseil de notre Collectif NALA est composé de17 femmes africaines. Nous sommes les plus jeunes parlementaires, décideuses politiques, ministres, diplomates du continent et beaucoup d’entre nous sont des voix et des militantes féministes très radicales et audacieuses. L’idée était de nous rassembler pour faire avancer l’agenda parce qu’ensemble, nous avons beaucoup d’influence, que ce soit au niveau gouvernemental ou sur les réseaux sociaux. De plus, il est plus facile de suivre ce qui se passe à l’échelle nationale et d’influencer les changements de politique lorsque nous avons un membre du Conseil qui fait partie de la conversation mondiale là-bas.

 

7- Vous avez organisé le Sommet Nalafem le 1er juillet pour célébrer le 1er anniversaire de Nala et lancement d’un livre collectif « Je suis Nala ». Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

C’est notre premier livre, publié effectivement à l’occasion des 1 ans du Collectif. Il comprend 7 chapitres dédiés aux membres du Conseil de Nala. Ils racontent l’histoire de leur parcours personnel de leadership, les défis auxquels elles sont confrontées et ce que chacune d’elle défend. Les sept chapitres plaident pour sept revendications issues de notre manifeste, des objectifs de développement durable et de l’Agenda 2063.

 

Le livre revient, par exemple, sur le parcours et les combats de la cheffe de cabinet du juge en chef du Kenya, Rose. Cette partie parle de l’accès à la justice d’un point de vue féministe en se basant sur les défis auxquels elle a été confrontée dans sa vie. Elle a participé au changement constitutionnel de 2010. Elle a également mis en place les tribunaux de la violence sexiste.

 

Lorsque nous avons lancé le livre, nous avons également organisé des rencontres avec des agences des Nations Unies au cours desquelles nous avons discuté du livre. Nous voulons que ce travail serve au niveau politique, comme un témoignage de nos histoires, des raisons pour lesquelles nous faisons ce que nous faisons, mais également, des raisons pour lesquelles nous nous battons pour nos droits en tant que jeunes femmes. C’est parce qu’on ne peut pas ne pas être féministe quand chaque jour vous rappelle votre propre genre et que vous faites face à des difficultés dès votre naissance, dans votre famille à l’école, au travail.

 

Nous utilisons également le livre pour collecter des fonds pour le collectif car le collectif féministe Nala n’est pas une ONG. Nous ne sommes pas enregistrés. Nous sommes une plateforme ; une coalition de jeunes féministes essayant de changer les choses et de défier le statu quo.

 

Quand nous avons grandi, nous n’avons pas trouvé d’histoires de femmes africaines. Elles ont tous été effacées de l’histoire. Elles ont combattu avec des hommes pendant les révolutions, les mouvements de libération. Mais l’histoire les a rendues invisibles, et nous voulons changer cela. Nous voulons nous assurer que notre génération documente sa propre lutte afin d’inspirer les filles et les générations futures à faire de ce monde un endroit meilleur, un endroit équitable, juste et pacifique.

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