Lauréat International du Prix RAJApeople 2026 : Alliance Anti-Trafic
Pour l'édition 2026 du Prix RAJApeople, la Fondation RAJA-Danièle Marcovici distingue à l'international Alliance Anti-Trafic (AAT), association dédiée à la protection et à l'accompagnement des femmes et des filles victimes de la traite et des violences sexuelles en Asie du Sud-Est. Alliance Anti-Trafic veille à leur sécurité, les accompagne dans leur reconstruction et les aide à s'émanciper.
16 juillet 2026
Comment décririez-vous la mission d’Alliance Anti-Trafic à quelqu’un qui ne connaît pas la réalité de la traite des femmes et des filles ?
Alliance Anti Trafic (AAT) est une organisation dédiée à la protection et à l’accompagnement des femmes et des filles ayant été touchées par l’exploitation et les violences sexuelles.
Nous veillons à leur sécurité, les accompagnons dans leur parcours de reconstruction et les aidons à s’émanciper pour qu’elles puissent vivre dans la dignité.
Pour ce faire, AAT propose un parcours de prise en charge complet, adapté aux besoins de chaque victime :
Nous commençons par identifier et mettre en sécurité les femmes et les jeunes filles victimes ou exposées à des environnements dangereux.
Nous apportons ensuite une prise en charge médicale immédiate ainsi qu’un accompagnement psychologique destiné à atténuer les séquelles physiques et émotionnelles. Chaque bénéficiaire fait l’objet d’une évaluation de son état psychologique afin de bénéficier d’un suivi thérapeutique personnalisé.
Dès le début de l’accompagnement, nous préparons leur retour au sein de leur communauté et favorisons leur autonomie en les accompagnant dans la poursuite de leurs études ou dans l’accès à une formation professionnelle.
Les bénéficiaires sont suivies régulièrement par notre équipe ainsi que par les psychologues avec lesquels nous collaborons pour adapter leur accompagnement et mesurer leurs progrès. Il est essentiel à cette étape d’impliquer leur famille et les membres de leur communauté dans leur parcours de reconstruction. En effet, évoluer dans un environnement sain constitue un facteur déterminant pour favoriser une réinsertion durable dans la société.
Par ailleurs, nous travaillons en étroite collaboration avec d’autres organisations de la société civile et des refuges pour soutenir les victimes tout au long de leur parcours de reconstruction. Nous avons également développé des partenariats avec le Département de la protection des droits et libertés relevant du ministère de la Justice, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ainsi qu’avec des autorités locales pour garantir la protection et la défense de leurs droits.
Qu’est-ce qui vous touche le plus dans les histoires des femmes que vous soutenez ?
Ce qui me touche le plus est l’engagement de nos bénévoles et le courage des victimes.
Par exemple, l’une de nos plus grandes victoires a été rendue possible grâce à une bénévole qui a signalé le danger auquel était confrontée une jeune fille de sa communauté. Âgée de 12 ans, elle a été abordée dans son pays, en Birmanie, par des hommes qui l’ont fait entrer clandestinement en Thaïlande afin de l’exploiter sexuellement. Refusant de se soumettre, elle a été maltraitée avant d’être revendue en Malaisie.
Dès que nous avons eu connaissance de cette situation, nous avons coopéré avec les autorités thaïlandaises afin de la secourir. Lors de son audition, son témoignage a été d’une importance capitale car il a permis d’identifier 113 autres femmes et filles victimes. AAT a été présente tout au long de la procédure judiciaire de cette affaire, contribuant ainsi à l’arrestation et la condamnation des trafiquants.
Malheureusement, nous avons également connu des histoires dont l’issue a été tragique. Par le passé, nous avons accompagné pendant près de trois ans un groupe de femmes vietnamiennes en les aidant à se former professionnellement et à s’équiper afin qu’elles puissent vivre dans leurs communautés sans risquer de retomber dans des réseaux d’exploitation. L’une d’entre elles est toutefois partie chercher du travail à Singapour, poussée par de graves difficultés financières soudaines au sein de sa famille.
Elle est tombée dans le piège d’un trafiquant qui l’a contrainte à se prostituer. Peu après, lors d’une altercation, il l’a poussée du dixième étage d’un bâtiment, la tuant sur le coup. Cela montre à quel point la précarité peut conduire les femmes à s’exposer à des dangers extrêmes.
En quoi consiste concrètement le travail d’AAT pour lutter contre la traite des êtres humains en Asie du Sud-Est ?
Le travail d’AAT repose avant tout sur une présence de terrain, une coopération transfrontalière étroite et des actions de prévention ciblées. Notre objectif est d’intervenir à chaque étape de la lutte contre la traite des êtres humains : prévenir les situations à risque, protéger les victimes et renforcer la coopération entre les acteurs concernés.
Nous sommes présents en première ligne pour identifier et protéger les femmes et les jeunes filles les plus vulnérables. Nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités gouvernementales grâce à des protocoles d’accord, mais aussi avec les ambassades, les organisations de la société civile et les ONG en Thaïlande, au Laos, au Vietnam, en Malaisie et à Singapour.
Cette coopération nous permet de mettre en place des mécanismes de référencement transfrontaliers afin que les victimes puissent être prises en charge rapidement, en toute sécurité et dans le respect de leur dignité, quel que soit le pays dans lequel elles sont identifiées.
La prévention constitue également un pilier essentiel de notre action. Nous menons des campagnes de sensibilisation auprès des populations les plus exposées, notamment les travailleurs migrants, les femmes et les jeunes vivant dans les zones frontalières à haut risque entre la Thaïlande, le Laos, la Malaisie et le Myanmar.
Nous diffusons également des messages de prévention à grande échelle grâce aux réseaux sociaux, à la télévision et à la radio afin d’informer les personnes vulnérables sur les risques de la traite et les moyens de demander de l’aide.
Enfin, nous formons des bénévoles et des membres des communautés à repérer les signes de la traite et à signaler rapidement les situations à risque. En parallèle, nous contribuons à l’élaboration et à la mise en œuvre de plans d’action avec les autorités nationales et des organisations régionales, notamment dans le cadre des initiatives de l’ASEAN, afin de renforcer durablement la lutte contre la traite des êtres humains en Asie du Sud-Est.
Qu’est-ce qui rend le chemin vers la réinsertion particulièrement difficile pour les femmes que vous accompagnez ?
Quitter un réseau de traite ne signifie malheureusement pas que les obstacles disparaissent. Les victimes doivent reconstruire leur vie tout en faisant face à des traumatismes profonds, à une grande précarité et, bien souvent, à un environnement qui les a rendues vulnérables dès le départ.
L’un des principaux défis est le risque de retomber dans des réseaux d’exploitation. Beaucoup de femmes retournent dans des familles fragilisées, vivent dans des situations d’instabilité ou assument seules la responsabilité financière de leurs enfants ou de leurs proches. Face à l’urgence économique, certaines peuvent être amenées à accepter de nouvelles offres d’emploi qui s’avèrent être des situations d’exploitation.
Les conséquences psychologiques constituent également un frein majeur à la réinsertion. Les violences qu’elles ont subies laissent des traumatismes profonds qui nécessitent un accompagnement thérapeutique spécialisé sur le long terme. Pour certaines, s’ajoutent des problèmes de dépendance, développés ou aggravés durant leur période d’exploitation, qui rendent leur reconstruction encore plus complexe.
Enfin, retrouver une autonomie durable passe par l’accès à un emploi stable. Or, de nombreuses survivantes n’ont jamais eu la possibilité de suivre une formation ou d’acquérir des compétences professionnelles. C’est pourquoi nous accordons une place essentielle à l’accompagnement vers l’emploi et à la formation pour permettre à ces femmes de devenir financièrement indépendantes et de leur offrir de réelles perspectives d’avenir.