Interview

Interview de Véronique Jenn-Treyer (Planète Enfants & Développement) : accompagner les jeunes filles vers l’autonomie

Véronique Jenn-Treyer a consacré sa vie professionnelle au secteur associatif, et notamment au secteur de la protection de l’enfance. Elle a rejoint Planète Enfants & Développement en 2011, après une expérience de terrain (Niger, Madagascar) et auprès de grandes structures internationales (ENDA, TM, PAM, Oxfam). Depuis 2023, Planète Enfants & Développement déploie, en partenariat avec Tomorrow’s Foundation, un programme d’accompagnement ambitieux au Bengale-Occidental, visant à renforcer l’autonomie, les droits et les compétences des jeunes filles dans une région particulièrement exposée aux inégalités de genre et au changement climatique.

27 janvier 2026

Pouvez-vous nous présenter Planète Enfants & Développement ainsi que ce programme d’accompagnement des jeunes filles au Bengale-Occidental ?

Planète Enfants & Développement est une association française fondée en 1984 pour venir en aide aux enfants vulnérables. Aujourd’hui, elle intervient dans huit pays, où elle concentre ses efforts sur la protection de l’enfance, la santé, l’éducation, l’intégration socioprofessionnelle et la lutte contre les violences et l’exploitation. En 2024, 57 000 personnes dont 4 900 femmes ont bénéficié directement ou indirectement des actions mises en œuvre par les quarante salarié.e.s basées dans les pays d’intervention.

Depuis 2023, Planète Enfants & Développement collabore avec Tomorrow’s Foundation, localisée à Calcutta, dans le Bengale-Occidental. Cette région présente des défis importants : selon l’enquête nationale sur la santé familiale (NFHS-5) réalisée entre 2019 et 2021, le district de Birbhum fait partie des zones où la prévalence des mariages précoces est élevée, plus de 50 % des femmes âgées de 20 à 24 ans ayant déclaré s’être mariées avant l’âge de 18 ans.

S’appuyant sur l’expérience des deux organisations, le projet cible les jeunes filles issues de familles de petits agriculteurs, qui sont confrontées à de multiples défis : les normes patriarcales limitent leurs choix et leurs droits, le changement climatique affecte les ressources locales et l’accès aux connaissances sur la santé des femmes et le développement personnel est limité.

Le programme vise à autonomiser ces jeunes filles en leur fournissant des compétences pratiques et techniques, notamment dans les domaines de l’artisanat et de l’agriculture durable, dans un environnement scolaire. En combinant formation pratique et éducation, le projet aide les filles à gagner en confiance, en indépendance et à acquérir les outils nécessaires pour prendre leur vie en main. En outre, l’initiative contribue à un changement systémique à long terme en plaidant pour l’intégration de compétences techniques dans les programmes scolaires, afin que ces opportunités profitent à davantage de filles dans la région au fil du temps.

 

En Inde, une fille sur deux se marie avant ses 18 ans, ce qui fait du pays celui comptant le plus grand nombre de jeunes filles mariées dans le monde. Comment ce projet contribue-t-il à prévenir le mariage précoce et à offrir des alternatives concrètes aux jeunes filles rurales

Lors de toutes nos réunions avec les familles et les conseils de villages, nous soulignons ce problème afin de sensibiliser l’ensemble des personnes concernées. Nous encourageons toutes nos adolescentes à être vigilantes et à signaler les cas en appelant le numéro d’urgence gouvernemental 1098.

Dans la partie compétences de vie, le projet aborde les droits des femmes, avec le support d’ateliers théâtre par exemple. Ces activités aident les jeunes filles à s’exprimer, à reconnaître et à communiquer leurs émotions et à s’affirmer face à des décisions qui ne seront pas les leurs. Des ateliers doivent réunir garçons et filles autour de l’égalité de droits. Ils aborderont le sujet du mariage précoce, de manière à ce que les jeunes hommes deviennent leurs alliés.

Les compétences techniques qu’elles vont acquérir, comme la fabrication de bijoux par exemple et les techniques agricoles adaptées au changement climatique, vont les aider à mener des activités génératrices de revenus pour acquérir un meilleur niveau d’autonomie. Les parents, en particulier les mères, sont réunis régulièrement pour parler du projet. Le sujet du mariage précoce est abordé. Par ailleurs, les travailleurs sociaux les encouragent à poursuivre leurs études. Ces actions devraient permettre aux jeunes filles d’être plus solides face à la pression du mariage précoce.

 

À l’issue des 18 mois de formation, les 1 300 jeunes filles auront acquis des compétences techniques et linguistiques, ainsi qu’une conscience de leurs droits. Quel impact attendez-vous à long terme sur leur trajectoire, et quelles leçons ce modèle pourrait-il apporter à d’autres contextes similaires ?

Nous attendons que ces jeunes filles mènent la vie qu’elles vont choisir, avec le plus haut niveau d’éducation possible. Nous souhaitons qu’elles deviennent des modèles dans leur communauté.

La réussite de ce projet amènerait Planète Enfants & Développement et Tomorrow’s Foundation à dupliquer les actions dans une autre région. C’est cette dimension de changement systémique qui nous anime : créer un modèle réplicable qui puisse inspirer d’autres territoires confrontés à des défis similaires.

 

Le projet intègre une dimension environnementale forte dans une région fortement exposée au changement climatique. Pourquoi est-il essentiel de former les jeunes filles aux pratiques agricoles durables dans un monde agricole encore très masculinisé, et comment cette éducation contribue-t-elle à leur émancipation ?

Les femmes participent aux travaux agricoles. Elles en tirent des ressources. Il s’agit donc de ne pas laisser ces ressources uniquement entre les mains des hommes, mais au contraire, qu’elles puissent montrer qu’elles ont aussi des compétences qui peuvent faire évoluer les revenus de la famille, et les leurs dans un second temps. Cela pour celles qui choisiront de rester dans ce secteur.

Leur éducation leur ouvrira aussi d’autres portes. Armées de plusieurs compétences, elles pourront choisir ce qui leur convient. C’est cette capacité de choix qui est au cœur de l’émancipation : ne pas être enfermées dans une seule voie, mais avoir les outils pour décider de leur propre avenir.

 

Éduquer les jeunes filles sur leur cycle menstruel dans une société profondément patriarcale peut être sensible. Comment abordez-vous ces séances d’information et quels changements observez-vous dans leur estime de soi ?

Éduquer les adolescentes sur la menstruation dans un contexte profondément patriarcal est à la fois délicat et essentiel. Nous abordons ces sessions avec beaucoup de soin et de sensibilité culturelle.

Tout d’abord, toutes les sessions sont exclusivement animées par des professionnelles de santé formées, telles que des infirmières publiques ou libérales. Avant chaque session, nous engageons le dialogue avec la communauté et informons les parents de l’objectif du programme et du profil des animatrices. Cette étape initiale visant à instaurer la confiance est cruciale pour garantir l’acceptation et la participation.

Pendant les séances, la confidentialité est strictement respectée. Seules les personnes ressources désignées sont présentes, car nous avons constaté que les filles sont beaucoup plus à l’aise pour discuter de la santé menstruelle et de l’hygiène personnelle dans un environnement sûr et privé. Dans de nombreux villages reculés, ces sujets restent tabous, il est donc fondamental de créer un espace sans jugement.

Nous utilisons également des méthodes créatives et adaptées à l’âge, notamment du matériel visuel, de courtes vidéos de sensibilisation et des activités artistiques. Ces outils aident à surmonter les hésitations et encouragent la participation. Un indicateur fort de l’impact est le changement que nous observons pendant les sessions : les filles qui étaient initialement hésitantes commencent à poser des questions avec assurance et ouvertement pendant la phase de discussion, ce qui reflète une estime de soi et une conscience croissante.

Bien que ce programme spécifique en soit à ses débuts, notre équipe dispose d’une grande expérience dans l’organisation de sessions similaires de sensibilisation à la santé menstruelle dans les écoles pour filles. Forts de cette expérience, nous avons constaté une amélioration constante de la confiance, de la compréhension et de l’ouverture d’esprit, sans créer de résistance ni de perturbation au sein du cadre social.

Dans l’ensemble, notre approche concilie sensibilité culturelle et autonomisation, garantissant ainsi que les jeunes filles acquièrent les connaissances essentielles tout en se sentant respectées, en sécurité et soutenues.

 

Propos recueillis par Cristina ASENSI-RODRIGUEZ –  Apprentie Chargée de communication au sein de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.

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