Interview

Interview de Bénédicte Maraval (Comede) : agir pour la santé et la dignité des femmes exilées en France

Bénédicte Maraval est assistante sociale et chargée de plaidoyer et de la vie associative au sein du Comede (Comité pour la santé des exilé.e.s), association qui s’engage pour la santé et la dignité des personnes en situation d’exil, en portant une attention particulière aux femmes.

14 novembre 2025

Pourriez-vous présenter le Comede et ses actions auprès des femmes exilées ?

Le Comede, le Comité pour la santé des exilés, est une association fondée en 1979. Sa mission principale est de promouvoir la santé et les droits des personnes exilées en France. Nous proposons une prise en charge globale (médicale, psychologique, sociale et juridique) afin de répondre aux besoins des femmes dans toutes leurs dimensions.

Notre accueil est inconditionnel. Nous recevons toute personne en situation d’exil, quel que soit son statut administratif, sa situation sociale ou son parcours migratoire. L’accompagnement repose sur un travail pluridisciplinaire, associant médecins, psychologues, assistantes sociales, juristes, ainsi que des interprètes professionnels.

L’objectif est de garantir une compréhension mutuelle et de pouvoir aborder des questions de santé souvent intimes et complexes dans la langue de la personne.

Concernant plus spécifiquement les femmes exilées, le Comede a développé plusieurs dispositifs adaptés. Elles représentent une part importante de notre public, et beaucoup se trouvent en situation de grande vulnérabilité (femmes enceintes, mères isolées, victimes de violences ou sans solution d’hébergement stable). Nous travaillons simultanément sur l’accès aux soins, l’accès aux droits et la protection contre les violences, notamment celles subies au cours des parcours migratoires.

Nous avons également mis en place des consultations et activités dédiées aux femmes, comme des espaces de parole ou des ateliers sur la santé sexuelle, le consentement et la maternité. Ces actions permettent de recréer des repères, de renforcer la confiance et de soutenir la reconstruction des femmes après des parcours souvent marqués par la précarité et la violence.

 

Depuis sa création en 1979, le Comede agit à l’intersection du soin, du droit et du social en faveur des personnes en parcours d’exil. Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution des besoins en santé des femmes exilées, au regard du contexte politique et migratoire actuel en France ?

Les besoins de santé des femmes exilées évoluent avec le contexte migratoire, mais aussi avec les conditions d’accueil en France. Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est une grande instabilité dans l’hébergement et un épuisement croissant des femmes que nous rencontrons.

Nous avons par exemple réalisé une carte retraçant le parcours d’une mère et de son nouveau-né à la sortie de la maternité. Pendant plusieurs semaines, elle a été hébergée dans des hôtels différents, aux quatre coins de l’Île-de-France : une semaine à Paris, puis dans le 78, ensuite dans le 94, puis dans le 77… Ce type de situation est très fréquent. Ces déplacements constants rendent impossible tout suivi médical régulier, notamment pour les bébés, qui devraient être suivis par la PMI (Protection maternelle et infantile).

Paris demeure souvent le seul point stable ; c’est là que se trouvent les accueils de jour, l’aide alimentaire ou encore les services de PMI. Mais cela contraint les mères à effectuer de longs trajets quotidiens, souvent sans moyens de transport adaptés. Cette instabilité permanente engendre de la fatigue, de l’isolement et empêche toute forme de stabilité nécessaire à la santé, surtout pour les femmes enceintes ou ayant de jeunes enfants.

Les besoins ont donc évolué ; ils concernent toujours l’accès aux soins, mais aussi le logement, l’alimentation, la mobilité et la reconstruction psychologique après des parcours d’exil extrêmement éprouvants.

 

Dans un contexte de fortes restrictions budgétaires, quelles conséquences anticipez-vous sur l’accès aux soins des personnes exilées et sur la capacité d’action du Comede ?

Les restrictions budgétaires ont un impact direct sur notre manière de travailler, notamment sur l’interprétariat, qui constitue un poste de dépense essentiel. L’interprétariat professionnel est indispensable à nos consultations médicales, sociales et psychologiques. Sans lui, il est impossible de garantir une communication claire entre le patient et le professionnel.

Nous avons dû rationaliser son usage : limiter la durée des consultations, optimiser les langues disponibles, ou encore privilégier des interprètes en présentiel plutôt qu’à distance, car cela s’avère souvent plus économique. Cette adaptation exige une gestion fine, afin de ne pas altérer la qualité de l’accompagnement.

L’interprétariat, c’est le cœur de notre métier. Si une personne ne comprend pas son diagnostic, la posologie d’un médicament ou les conseils d’un médecin, le soin devient inefficace. C’est également vrai pour l’accompagnement psychologique ; sans communication dans la langue maternelle, le travail ne peut pas se faire correctement.

Or, à l’extérieur du Comede, dans le système de santé général, les interprètes sont souvent absents. Certains médecins hésitent à y recourir, ce qui entraîne des incompréhensions, des erreurs de traitement et une perte de confiance des patients.

On pourrait croire que les outils numériques ou l’intelligence artificielle peuvent remplacer ce rôle, mais ce n’est pas le cas. Ces technologies peuvent dépanner ponctuellement, mais elles ne sauraient remplacer la dimension humaine, culturelle et émotionnelle de l’interprétation. Le risque, à terme, serait que les financeurs s’en servent comme prétexte pour réduire les budgets, alors que l’on sait qu’un bon accueil linguistique coûte bien moins cher que des soins mal compris ou inadaptés.

 

Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 90 % des migrantes empruntant les routes de la Méditerranée ont été victimes de viol. Quels besoins spécifiques en matière de santé, de protection et d’accompagnement identifiez-vous pour ces femmes et filles, et comment le Comede adapte-t-il son action quotidienne pour y répondre ? Quels sont, selon vous, les besoins spécifiques en matière de santé et de protection pour ces femmes ? Comment votre action quotidienne prend-elle en compte ces situations ?

L’accueil au Comede est inconditionnel, mais nous donnons la priorité aux personnes les plus vulnérables. Nous avons établi plusieurs critères de vulnérabilité, comme la langue, le statut administratif, les ressources, l’isolement relationnel, la mobilité ou encore l’alimentation. Par exemple, au centre de santé, 20 % des personnes reçues déclarent ne pas avoir mangé à leur faim dans les trois derniers jours. Ces critères nous permettent d’orienter les accompagnements.

Les femmes sont identifiées comme un public prioritaire, car beaucoup ont subi des violences, parfois sexuelles. Concrètement, cela se traduit dans nos pratiques par un temps d’écoute long, un accompagnement dans la langue maternelle et une explication claire des droits, afin de construire une relation de confiance.

Nous avons la chance, pour l’instant, de pouvoir leur consacrer du temps, ce qui est rare. Ce temps d’écoute est essentiel, car il leur permet de raconter leur histoire, de se sentir crues et accompagnées. C’est un élément fondamental de leur reconstruction et du retour à une certaine stabilité.

Nous avons également mis en place des consultations dédiées aux femmes, notamment en santé sexuelle et gynécologie. Ces consultations offrent un espace sûr pour parler des douleurs, des règles, de la sexualité, de la contraception ou encore de l’excision. C’est un lieu d’écoute, d’information et de soin, où elles peuvent poser toutes leurs questions sans tabou.

En parallèle, nous organisons des ateliers collectifs sur la santé des femmes. À Bicêtre, par exemple, nous nous réunissons un mardi après-midi par mois. Ce sont les femmes elles-mêmes qui choisissent les thèmes (la grossesse, les règles, le consentement, la maternité ou encore l’éducation sexuelle). L’approche est participative ; nous animons, mais ce sont elles qui mènent la discussion.

Ces ateliers sont des moments particulièrement riches. Nous apprenons beaucoup d’elles. Lors d’une séance sur les protections hygiéniques, nous pensions montrer que les serviettes fines étaient plus absorbantes, mais les participantes nous ont expliqué que les plus épaisses leur paraissaient plus sèches et donc plus confortables. Ces échanges favorisent une compréhension mutuelle et renforcent l’autonomie de chacune.

Nous abordons aussi la question du consentement, un sujet essentiel. Lors d’un atelier, nous avions prévu un extrait d’émission ivoirienne sur ce thème. Nous pensions parler du droit de dire non, mais la discussion a pris une autre direction. Plusieurs femmes ont expliqué que, depuis leur enfance, on leur avait toujours appris à dire oui. Dire non, cela s’apprend. L’une d’elles a témoigné plus tard qu’elle avait réussi à dire non dans son hébergement, où elle partageait une chambre avec une femme possédant un chien qui la terrorisait. Elle a osé le signaler et a pu changer de chambre. Une petite victoire, mais une étape importante vers la confiance en soi et l’affirmation.

En Guyane, les ateliers prennent une autre forme. Ils se présentent sous la forme de séances uniques, centrées sur un seul thème. Le public est souvent composé de familles ou de mères seules, et l’équipe s’adapte toujours aux besoins locaux.

Enfin, certaines femmes souhaitent déposer plainte pour des violences subies. Ce n’est jamais facile, et cela aboutit rarement, mais c’est une étape importante du processus de reconnaissance et de reconstruction. Au Comede, nous les croyons toujours. Nous les accompagnons si elles le souhaitent, mais malheureusement, le dépôt de plainte ne garantit ni un hébergement ni une protection immédiate. Il manque encore de places d’accueil et de dispositifs adaptés. C’est une réalité difficile, mais nous continuons à les soutenir autant que possible.

 

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