Delphine O : porter la diplomatie féministe sur la scène internationale
Delphine O est ambassadrice et Secrétaire générale de la IVe Conférence ministérielle des diplomaties féministes au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères de la France. Elle a dirigé la conception et l'organisation du Forum Génération Égalité, la plus grande conférence sur l'égalité de genre et les droits des femmes depuis 1995, qui a mobilisé 40 milliards de dollars à Paris en juin 2021. En 2023, elle publie La diplomatie féministe est un sport de combat, et enseigne la diplomatie féministe à Sciences Po.
24 juin 2026
En octobre 2025, vous avez organisé à Paris la 4ᵉ Conférence mondiale des diplomaties féministes. Comment définissez-vous ce qu’est une diplomatie féministe ? Et où en est-on, selon vous, entre avancées et reculs, avec de nouveaux pays qui s’en réclament, d’autres qui y renoncent, et d’autres qui sont en train de l’adopter ?
Un bref rappel historique d’abord : la diplomatie féministe est un concept inventé en 2014 par la Suède. C’est un concept géopolitique qui, aujourd’hui encore, n’a pas de traduction concrète dans un traité ou une convention internationale : il n’existe pas de droit international de la diplomatie féministe. Chaque pays qui en a adopté une en a forgé sa propre définition, y compris la France l’an dernier, dans le cadre de la stratégie internationale pour une diplomatie féministe lancée le 8 mars 2025.
En substance, elle consiste à placer l’égalité de genre et les droits des femmes et des filles au cœur de l’action internationale d’un pays, de façon horizontale et verticale.
Horizontalement, cela signifie que les droits des femmes doivent être systématiquement pris en compte dans toutes les composantes de la politique extérieure : l’aide au développement, mais aussi la diplomatie économique, de paix et de sécurité, climatique, culturelle ou numérique. Quel que soit le terrain d’action, il faut intégrer l’angle genre et mesurer l’impact sur les femmes et les filles.
Verticalement, cela signifie que du ministre des Affaires étrangères jusqu’aux consulats et ambassades, tous les diplomates doivent être investis de cette mission. Cela se manifeste par exemple dans la diplomatie consulaire : faire en sorte que les Françaises victimes de violences intrafamiliales à l’étranger soient aidées par le gouvernement, ou que les femmes diplomates en poste à l’étranger aient accès à des services de santé sexuelle et reproductive, notamment à l’avortement, si le pays où elles sont postées ne le permet pas. L’idée est d’avoir un regard systématique à 360° sur toutes les actions françaises à l’étranger, avec un prisme genre ex ante et non simplement ex post : quand on conçoit une politique publique internationale, comme la position de la France dans les négociations climatiques ou dans un conflit — Ukraine, Gaza, Soudan — il faut toujours avoir en tête l’impact différencié sur les femmes et les filles.
Pour l’état des lieux : le concept a connu une vague de popularité entre 2014 et 2022, adopté par des pays du Nord, européens, le Canada, et une vague latino-américaine avec l’Argentine, la Colombie, le Chili et le Mexique. Depuis 2022, on observe un recul, surtout en Europe : la Suède, premier pays à l’avoir adoptée, l’a abandonnée en 2022, suivie des Pays-Bas, de l’Allemagne et de l’Argentine. Au Chili, sans déclaration officielle, l’élection d’un nouveau président laisse présager un abandon similaire.
En parallèle, de nouveaux pays qui n’étaient pas historiquement des champions des droits des femmes s’y intéressent désormais d’un point de vue géopolitique, dans le cadre de la reconfiguration de l’ordre mondial et de l’affaiblissement du système multilatéral. Je pense à la Mongolie, au Maroc, au Népal, qui ont rejoint l’an dernier le Feminist Foreign Policy Plus Group à New York — 20 pays aujourd’hui, moitié du Nord, moitié du Sud. On y trouve le Maroc, premier pays arabe à majorité musulmane du continent africain à en faire partie, le Liberia, peut-être demain le Sri Lanka, ainsi que la Slovénie. Ce sont des pays très divers en taille, régime politique et région, mais qui ont jugé les droits des femmes prioritaires pour leur diplomatie, et comme un levier pour se faire entendre sur la scène internationale.
Mathématiquement, le groupe des diplomaties féministes croît plutôt, malgré certains retraits très visibles, car il s’agissait de pays européens du Nord qui avaient bâti tout un cadre théorique et opérationnel. Mais alors que les pays qui se retirent sont principalement du Nord, ceux qui rejoignent le mouvement sont principalement du Sud, avec une grande diversité — africains, sud-asiatiques, latino-américains, d’Europe de l’Est. Cela contredit le narratif selon lequel la diplomatie féministe serait une valeur occidentale imposée aux pays du Sud : ici, ce sont des pays du Sud qui, de leur propre volonté, avec leur propre cadre normatif, ont décidé d’adopter ce terme.
D’ailleurs, à la conférence d’octobre dernier, nous avons réuni pour la première fois 55 États à Paris, dont 27 — plus de la moitié — étaient des pays du Sud officiellement représentés. Un succès majeur, qui montre l’intérêt géopolitique de ces pays à s’engager davantage pour les droits des femmes et des filles.
En tant qu’ambassadrice et secrétaire générale du Forum Génération Égalité, quelles ambitions vous étiez-vous fixées au départ et pourquoi ? Et avec le recul, quels en sont les principaux résultats et les principales limites rencontrées ?
Lorsque ce poste a été créé en 2019, ma mission principale était d’organiser le Forum Génération Égalité, alors appelé la 5ᵉ Conférence mondiale de l’ONU sur les femmes. Nous avons dû le reporter en raison de la pandémie, avec de nombreuses difficultés logistiques, mais il a finalement eu lieu en 2021, coprésidé par la France et le Mexique sous l’égide d’ONU Femmes.
Ce fut un premier grand succès : nous avons levé 40 milliards de dollars et créé six coalitions d’action, réunissant États, organisations internationales, société civile, entreprises et fondations philanthropiques autour d’une cause commune — relancer la dynamique pour l’égalité de genre et financer davantage de projets, dans un contexte déjà marqué par le backlash.
Une deuxième phase a suivi, de consolidation et de lancement d’initiatives françaises : l’initiative Marianne pour les droits de l’Homme, dont la moitié des lauréats sont chaque année des femmes engagées pour les droits des femmes ou des personnes LGBT ; le Fonds de soutien aux organisations féministes, qui a fait de la France le premier bailleur mondial des organisations féministes du Sud — 250 millions d’euros sur quatre ans pour 1 700 associations dans 75 pays ; et le Laboratoire pour les droits des femmes en ligne, lancé en 2024, première plateforme mondiale d’échanges sur la lutte contre les cyberviolences sexistes et sexuelles.
Il y a eu ensuite une phase de consolidation théorique, avec la stratégie internationale pour une diplomatie féministe publiée l’an dernier, fruit de plus d’un an de consultation avec de nombreux ministères et organisations de la société civile — un cadre normatif complet sur les orientations de la diplomatie féministe, qui touche aussi le climat, l’économie, les droits LGBT, la culture et la politique interne (promotion des femmes à des postes à responsabilités, lutte contre les inégalités salariales, etc.).
Et puis, avant mon départ, il y a eu la conférence ministérielle des diplomaties féministes, quatre ans après le Forum Génération Égalité, mais cette fois pour une mobilisation politique de défense du langage plutôt que financière, avec une déclaration politique adoptée par 33 pays.
Concernant les difficultés : nous sommes en pleine période d’attaques systématiques et coordonnées contre les droits des femmes. Dans les enceintes diplomatiques, il est très difficile de défricher de nouveaux droits, et même de défendre les droits acquis — nous avons perdu beaucoup d’alliés, parfois des majorités acquises depuis dix ou vingt ans. La deuxième difficulté concerne les coupes budgétaires, qui vont affecter le Fonds de soutien aux organisations féministes ainsi que de nombreux pans de l’action française à l’étranger, dans un contexte mondial marqué par la suppression de l’USAID et des coupes dans d’autres pays européens. Ces deux dynamiques vont ralentir la courbe de progression que nous avons connue, sans pour autant arrêter ce qui peut être fait dans les années qui viennent — même si je ne suis plus en poste depuis janvier.
Dans un contexte de financements en baisse, quel rôle central jouent, selon vous, les organisations de la société civile féministes, et pourquoi est-il crucial de les soutenir ?
Elles jouent un rôle multiple. D’abord, elles sont sur le terrain, là où les États et les organisations internationales ne sont pas directement impliqués dans la fourniture de services : santé sexuelle et reproductive, lutte contre les violences, coopératives d’empowerment des femmes, etc. Elles sont les acteurs au plus près des femmes et des filles.
Elles jouent aussi un rôle de lanceuses d’alerte, particulièrement sensibles à la montée des discours anti-genre ou anti-LGBT. Elles sont nos premiers capteurs sur le terrain, avec nos ambassades, car elles voient bien comment se mènent les campagnes politiques sur les plateformes anti-genre, ou les flux de financement. Elles alertent ainsi les gouvernements et les organisations internationales.
Elles sont donc essentielles, mais historiquement fragilisées, à la fois par les coupes budgétaires et par des attaques frontales de gouvernements qui veulent supprimer leur droit de réunion, d’expression et de manifestation.
Il y a donc une réflexion importante, au sein des gouvernements européens comme des pays du Sud, sur la manière de repenser ces relations pour aller au-delà du schéma bailleur-bénéficiaire et construire une véritable cause commune — la défense des droits des femmes — dans un contexte international très dégradé.
Vous avez participé à des coalitions internationales autour des droits des femmes, avec des États aux priorités différentes. Qu’avez-vous appris de ces expériences sur la manière de les convaincre d’intégrer l’égalité de genre dans leur politique extérieure ?
Je ne sais pas si c’est ma force de conviction qui a été efficace, mais je vois surtout que l’évolution du système multilatéral a beaucoup joué. Historiquement, beaucoup de pays se reposaient sur les Nations unies et des bailleurs philanthropiques pour délivrer des services aux femmes et défendre leurs droits. Mais avec l’affaiblissement des Nations unies, et le fait que la première puissance mondiale a ouvertement adopté des positions anti-genre, notamment anti-droits et santé sexuels et reproductifs, certains pays — notamment du Sud — ont réalisé qu’il était aussi de leur responsabilité de défendre le droit international, précisément attaqué aujourd’hui. Sans lui et sans le système onusien, démocratique, ces pays n’auraient pas de voix dans le concert des nations, puisque c’est désormais le plus fort qui parle le plus.
Il y a aussi une demande croissante des sociétés civiles dans beaucoup de pays, malgré la répression : ce n’est pas qu’une obligation légale internationale, c’est une demande sociale, et aucun pays ne peut croître sans la moitié de sa population.
Enfin, il y a un argument géopolitique : rejoindre des alliances, comme cela a été fait lors de la conférence ministérielle d’octobre, en se positionnant aux côtés de pays comme la France ou l’Espagne — qui accueillera la prochaine conférence — dans un système international de plus en plus régi par la force et les coalitions. Pour des pays comme le Maroc, la Mongolie ou le Sri Lanka, cela permet de faire partie d’un groupe, de se faire remarquer sur le sujet des droits des femmes, et de consolider leur position régionale et internationale.
Dans ce contexte actuel, quels sont, selon vous, les combats les plus urgents pour la diplomatie féministe ?
Il y a d’abord la question des coupes budgétaires, et comment maintenir en vie les organisations de la société civile pour qu’elles puissent continuer à délivrer leurs services — une vraie question, à laquelle je n’ai pas de réponse pour l’instant.
En termes de thématiques, deux grands enjeux du XXIᵉ siècle se distinguent : le climat et le numérique. Sur le climat, il s’agit de voir l’intersection entre la justice climatique et les droits des femmes : elles sont aujourd’hui en première ligne pour lutter contre le changement climatique et mettre en place des programmes d’adaptation et de résilience.
Et puis il y a la question numérique, notamment les violences de genre en ligne, encore peu traitées par le droit international. Une prise de conscience émerge, mais le sujet reste mal régulé, au niveau national, européen ou international. C’est devenu pour moi un véritable fléau, une pandémie en un sens, parce que c’est universel — il y a de la violence en ligne dans tous les pays, très peu régulée. Cela a un vrai impact sur la démocratie, puisque de plus en plus de femmes se retirent de l’espace numérique à cause du cyberharcèlement, et de plus en plus de femmes politiques ou journalistes se retirent de la vie politique ou médiatique. Cela a donc un impact direct sur la démocratie et l’État de droit.
Propos recueillis par Cristina Asensi-Rodriguez, Apprentie Chargée de communication à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.