Cristina Fallarás : construire une mémoire collective des violences sexuelles
Cristina Fallarás est écrivaine, journaliste et militante féministe espagnole. Née à Saragosse en 1968, elle est connue pour son engagement en faveur des droits des femmes et pour son militantisme pour la Mémoire historique en Espagne, un mouvement visant à reconnaître les victimes de la guerre civile et de la dictature franquiste.Le 26 avril 2018, après le verdict du procès dit « La Manada », elle lance le hashtag #Cuéntalo (« Raconte-le ») sur Twitter, invitant les femmes à témoigner à la première personne, de leurs expériences de violences sexuelles. En seulement dix jours, près de trois millions de femmes issues de plus de 60 pays participent, faisant de ce mouvement l'une des plus grandes archives testimoniales de violences masculines de l'histoire.Depuis 2023, elle continue de collecter et de diffuser des témoignages anonymes via son compte Instagram, et travaille au développement de La Nuestra, une plateforme numérique permettant aux femmes de gérer leurs propres récits en toute autonomie. Elle préside également l'association Acción Comadres. En 2020, le ministère espagnol de l'Égalité lui a remis une distinction pour son travail dans l'éradication des violences faites aux femmes.
23 avril 2026
#Cuéntalo est né en avril 2018, juste après le verdict du procès dit « La Manada ». Pouvez-vous présenter le mouvement et expliquer ce qui vous a amenée à lancer cet hashtag ?
En avril 2018, le premier verdict du procès de La Manada a été rendu public. Cinq hommes avaient violé une jeune femme de 18 ans pendant les fêtes de la San Fermín à Pampelune. Ils avaient tout filmé et les preuves étaient accablantes. Et pourtant, le tribunal a conclu qu’il n’y avait eu ni violence ni intimidation ; sinon une agression de moindre gravité. Le plus grave, c’est que les faits établis dans le jugement décrivaient eux-mêmes un viol, et ils concluaient qu’il s’était produit sans violence.
Ce qui m’a frappée n’était pas seulement l’injustice. C’était de comprendre comment une telle chose était possible. Si on vous vole votre portefeuille, on appelle ça un vol. Si on vous séquestre, on appelle ça un enlèvement. Mais qu’appelait-on violence sexuelle ? Le récit de ce qu’est la violence sexuelle appartenait à un groupe très restreint, celui des élites. Nous n’avions jamais eu les canaux pour nous raconter ; ni les médias, ni la police, ni les tribunaux. Au contraire, ces canaux produisent trois choses : le déni des faits, la revictimisation et le silence. Il y a quelque chose de profondément déplacé à dire à une femme violentée d’aller simplement porter plainte, quand on sait que cela implique une punition économique, professionnelle, symbolique et médicale.
Ce soir-là, j’ai écrit sur mon compte Twitter : « Mes sœurs, on nous a volé le récit de ce que nous sommes. C’est à nous de dire ce qu’est la violence sexuelle. » J’ai raconté plusieurs viols que j’avais moi-même subis, et j’ai lancé l’hashtag #Cuéntalo.
La première nuit, quelques dizaines de femmes ont répondu. Trois jours plus tard, le mouvement avait franchi les frontières de l’Espagne, était devenu un phénomène viral en Europe et en Amérique latine, et en dix jours, près de trois millions de femmes issues de plus de 60 pays avaient témoigné.
Près de huit ans ont passé depuis ce lancement. Quelle évolution observez-vous dans la façon dont les femmes partagent leurs témoignages ?
Les changements sont immenses. Le premier, et pour moi le plus fondamental, c’est que la société accepte désormais le témoignage des femmes comme source de récit. Il nous a fallu des années pour conquérir cela, et certains secteurs, comme la justice ou l’extrême droite, continuent de le contester.
Ensuite, les femmes ont appris à se parler de violence et à se reconnaître dans l’expérience des autres. Les phrases qui reviennent le plus souvent dans les messages que je reçois sont : « ne publie pas mon nom », « c’est la première fois que je le raconte » et « lire le témoignage d’une autre a débloqué un souvenir en moi » ou « j’ai découvert que ce que je vis est de la violence ». Cela n’existait pas avant ; c’est un apprentissage collectif, et c’est pour moi l’un des effets les plus puissants du mouvement testimonial. Il génère des mécanismes d’identification qui nous permettent de situer les violences là où elles doivent être situées.
Il y a aussi quelque chose qui m’émeut profondément en tant qu’écrivaine : la syntaxe. Les premières femmes qui m’écrivaient en 2023 avaient du mal à synthétiser. Elles n’étaient pas habituées à raconter. Aujourd’hui, les récits que je reçois ont une capacité de synthèse pour narrer l’horreur qui me laisse sans voix. Une syntaxe collective du témoignage est en train de se construire.
Il faut aussi souligner que l’archive générée par #Cuéntalo est aujourd’hui accessible dans toutes les universités espagnoles, aux facultés de sociologie, d’anthropologie et d’études de genre. Et chaque 25 novembre, des élèves de certains lycées publics choisissent un témoignage dans l’archive, l’impriment et le suspendent aux murs de leurs établissements.
Il y a quelque chose de plus vaste encore : c’est la première fois dans toute l’histoire de l’humanité que la moitié de la population a la possibilité de se raconter toutes ensemble, par millions. Et quand nous avons enfin cette capacité, nous ne parlons pas de mode ni d’amour romantique. Nous parlons de violence sexuelle. Du Canada au Japon, du Groenland à l’Afrique du Sud, il existe une conscience collective que la violence sexuelle est le fondement de toute oppression des femmes.
Ayax, un célèbre rappeur espagnol vous a poursuivie en justice pour diffamation après que vous ayez publié des témoignages anonymes de femmes le mettant en cause. Il ne poursuit pas les victimes, mais vous, pour leur avoir donné une voix. Que révèle cette stratégie ?
C’est très révélateur. Il ne poursuit pas les victimes qui le désignent nommément, ni les journalistes qui décrivent ses agressions. Il me poursuit moi, alors que je ne savais même pas qui était cet homme quand j’ai publié le témoignage. Il m’accuse même d’avoir créé un compte parallèle de dénonciations, qui a en réalité été créé par les victimes elles-mêmes, de manière totalement autonome. C’est un contentieux stratégique visant à faire tomber l’idée même des témoignages, à criminaliser le canal plutôt que les faits. Ce qui me surprend, c’est que cette plainte ait été admise.
En Espagne, je fais actuellement face à des procès représentant une valeur proche du million d’euros, des hommes qui me poursuivent pour atteinte à leur honneur. C’est une sanction économique que je ne peux pas me permettre. Mais ce n’est pas tout ; je vis avec la peur, non seulement pour mon intégrité physique, mais aussi pour celle de ma famille. Le Secrétariat d’État à la Sécurité me propose une escorte policière lors de mes interventions publiques.
Ce type de ciblage contre les militantes féministes est efficace, et une fois qu’ils vous tiennent, ils ne lâchent pas. Je le sais depuis avant #Cuéntalo : mes premières menaces de mort en Espagne sont arrivées pour mon militantisme en faveur de la mémoire historique et contre le fascisme.
#Cuéntalo s’inscrit dans une dynamique mondiale, aux côtés de mouvements tels que #MeToo aux États-Unis ou #BalanceTonPorc en France. Quelles différences observez-vous entre ces différents mouvements ? Quelles spécificités le cas espagnol présente-t-il, selon vous ?
Les noms disent tout. Me too est une adhésion, « moi aussi ». Des femmes très présentes dans l’espace public racontaient quelque chose, et d’autres se joignaient en disant qu’il leur était arrivé la même chose. Balance ton porc est une dénonciation. Cuéntalo, c’est autre chose, ne t’adhère pas, ne désigne pas. Raconte ton récit.
Le Me Too, qui est sans aucun doute le plus important et le plus grand, et qui émerge du mouvement argentin « Ni Una Menos » en 2015 avant de devenir un modèle mondial en 2017, avait un problème structurel. En appelant à l’adhésion, il était réfutable. Les négationnistes pouvaient dire que les femmes ne disaient pas « me too » parce que quelque chose leur était arrivé, mais parce qu’elles voulaient s’identifier à des personnalités publiques. Il avait une dimension aspirationnelle verticale qui invalidait l’archive.
Ma volonté était que la base soit le récit de chacune d’elles. Deux femmes peuvent raconter exactement la même chose, mais avec un langage totalement différent. Et cela peut révéler deux mondes de différence éducationnelle, culturelle, générationnelle ou économique. Cela fait que le récit s’étend à toute la société, qu’il n’est pas réfutable par classe ou par profil. Et c’est de cette accumulation de récits irréfutables que se construit la mémoire collective.
Quel rôle joue le témoignage collectif dans la lutte féministe contre les violences, et pourquoi est-il si essentiel que les femmes puissent raconter ce qu’elles ont vécu ?
Le mouvement testimonial génère des mécanismes d’identification qui nous permettent de nous raconter et, surtout, de situer les violences là où elles doivent l’être.
Souvent, une femme ne prend pas conscience que ce qu’elle vit est de la violence tant qu’une autre ne l’a pas raconté avant elle. Ce que nous faisons en nous racontant, c’est définir ce qu’est la violence sexuelle sans attendre que la justice décide de ce qui est punissable.
Que mon chef m’envoie un bruit de baiser chaque matin en arrivant au bureau ne constitue pas un délit. Et pourtant, cela peut me transformer en une femme à la santé mentale dégradée, qui finit par gagner moins que ses collègues ou par être expulsée de son emploi. Cela peut me transformer en une femme appauvrie. C’est de la violence sexuelle, même si elle n’est pas codifiée. C’est ce que le mouvement testimonial nomme et rend visible.
C’est pourquoi nous construisons La Nuestra : une plateforme pour que les femmes aient leur propre pouvoir d’agir, qu’elles gèrent elles-mêmes leurs témoignages, qu’elles puissent entrer en contact les unes avec les autres sans dépendre d’une seule personne. Notre première campagne de financement participatif visait 90 000 € et nous en avons récolté 150 000 €, un début très encourageant.
Ce que nous faisons est exactement ce que l’État devrait faire : donner la parole aux femmes pour qu’elles expriment la violence qu’elles ont vécue, indépendamment de ce que la loi considère comme punissable, et générer une mémoire collective des violences masculines qui n’avait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Cette mémoire existe désormais. Et personne ne peut nous l’enlever.
Propos recueillis par Cristina Asensi-Rodriguez, Apprentie Chargée de communication à la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.