Interview de Bouchera Azzouz : le féminisme populaire, une méthode d’émancipation des femmes par le terrain et le récit

20 janvier 2026

Bouchera Azzouz est réalisatrice, essayiste et militante engagée. Elle siège depuis six ans au Comité exécutif de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici, où elle contribue à renforcer le lien entre stratégie philanthropique et action de terrain.

Figure de proue du « féminisme populaire », elle agit pour l’autonomie et la reconnaissance des femmes issues des quartiers populaires, en intégrant les luttes systémiques et en dépassant la seule question de l’immigration et des freins sociaux.

Réalisatrice reconnue, elle signe une série de documentaires diffusés sur France Télévisions qui racontent, au féminin, l’histoire sociale et politique des quartiers populaires.

Son parcours est également marqué par un engagement institutionnel fort : chevalier de l’Ordre national du Mérite et de la Légion d’Honneur depuis 2008, membre du conseil d’administration de l’INA (nommée par le CSA en 2017), coprésidente de l’association Pour les femmes dans les médias (PFDM) et membre d’ONU Femmes depuis 2020.

Dans cette interview, Bouchera revient sur la méthode du féminisme populaire entre pensée et action ainsi que sur la force transformatrice du récit et du terrain pour impacter et changer durablement la vie des femmes et des filles.

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Vous portez le concept de « féminisme populaire » dans vos films, vos écrits et vos actions. De quoi parle-t-on et comment ce féminisme de terrain aide-t-il à soutenir les femmes confrontées aux inégalités ? 

Le féminisme populaire part de cette condition composite. Il aborde ensemble les freins sociaux : emploi, revenus, accès aux droits, ainsi que les héritages : discriminations, mémoires, codes. Il prend aussi en compte les effets de lieu : éloignement des services et stigmates de quartier. Cette méthode consiste à aller vers, lever les barrières, donner le pouvoir d’agir local, et essaimer ce qui marche. Pour ces femmes, rien n’est séparé, tout se vit en même temps. Ce féminisme se forge dans les marges, porté par des femmes qui ne se revendiquent pas toujours « féministes ». Elles le sont pourtant dans leurs gestes de résistance et de transmission. C’est un féminisme situé, empirique, intergénérationnel, qui vise l’émancipation par le réel, plus que par une école théorique. 

Politiquement, il comble un angle mort là où le féminisme ouvrier a peu intégré les réalités de l’immigration, et où l’intersectionnalité donne quant à elle une grille d’analyse. Le féminisme populaire agit et construit. Il parle aux invisibilisées et opère dans des espaces hybrides : entre famille et institution, entre social et politique. Ces espaces permettent l’autonomie concrète.  

Le féminisme populaire ne réclame pas seulement une place : il crée sa voie et propose une pensée politique de proximité, d’action et de dignité. Cette position produit une méthode d’action publique : Il s’agit de partir du terrain, co-définir les besoins, lever les freins matériels : temps, langue, mobilité, garde d’enfants. On équipe le pouvoir d’agir, on expérimente, on essaime quand ça fonctionne, avec des indicateurs simples et des récits de changement. 

En somme, le féminisme populaire mise sur les moyens et les lieux. Il reconquiert des capacités là où les vies se nouent, relie des appartenances sans exiger de rupture identitaire, et transforme l’idéal d’égalité en infrastructures d’émancipation concrètes. Là où d’autres cadres décrivent, il fait advenir. Ce décalage entre action et pensée crée une ressource stratégique : il freine les reculs actuels des droits et change des trajectoires, durablement. 

En période de recul des droits, ce féminisme propose une méthode : cibler précisément, rester réactif, s’ancrer localement, oser ouvrir de nouveaux chantiers. Cette démarche protège, fait avancer et change des vies. 

Notre programme phare, le plan d’accompagnement à l’autonomie des femmes (PAAF), illustre ce féminisme de terrain. Il part des vies réelles, pose un diagnostic situé, accompagne durablement avec des regroupements, jusqu’à 200 heures de formation, immersions et mentoring. Cela restaure confiance et déclenche l’action. En parallèle, le programme facilite l’accès aux réseaux et services locaux, améliore l’orientation à l’accueil, et agit sur l’environnement : crèches aux horaires élargis, cheminements sûrs, prise en compte des trajets pluriels. Une infrastructure dédiée, le tiers-lieu solidaire, complète le dispositif. Le programme pèse aussi sur les politiques publiques via un point focal égalité et des clauses sociales. C’est une chaîne complète : diagnostic, accompagnement, ressources, transformation du territoire, et leviers institutionnels au service de l’autonomie économique des femmes. 

 

Vous préparez l’ouverture d’un tiers-lieu à Bondy dédié aux femmes. Pourriez-vous nous en dire plus ?  

Nous ouvrirons début 2026 à Bondy notre premier tiers-lieu du féminisme populaire, avec le soutien de la mairie et de la Fondation Pichet. Ce lieu pilote marque une nouvelle étape. Il sera au cœur du quartier, proposant accueil inconditionnel, accompagnement vers l’emploi, formations, mentoring, espace de co-travail et d’ateliers, permanence sociale et juridique, et un espace d’expo-vente valorisant les projets des habitantes.  

 Adossé à notre recherche-action, il agira sur toute l’« écologie » des parcours féminins : mobilité, sécurité, accès aux réseaux, confiance retrouvée. Nous tisserons des partenariats avec les services publics, entreprises locales et associations. Fondations et acteurs engagés viendront découvrir, soutenir et co-construire des actions concrètes, pour transformer durablement l’accès à l’autonomie économique des femmes. 

 

Vous avez réalisé quatre documentaires sur la place des femmes dans les quartiers et qui en valorisent leurs récits. Qu’avez-vous voulu transmettre à travers ces productions ? 

Mon travail de réalisatrice et l’action du féminisme populaire forment un dispositif commun. Les films sont la porte d’entrée, le terrain en est le prolongement. Diffusés sur France Télévisions, ils rendent visibles les trajectoires des femmes des quartiers, déclenchent plusieurs actions et réactions : identification, introspection, prise de parole. Ils servent de détonateur pour ouvrir le dialogue sur de nombreuses thématiques : la mémoire des femmes, l’émancipation, l’intégration, l’appartenance, les rapports filles-garçons ou les stéréotypes. Les films deviennent ensuite un kit pédagogique, utilisé lors de projections-débats, quizz, ateliers paritaires, questionnaires. 

 L’écran change les imaginaires et déclenche la parole ; le terrain transforme les parcours et l’environnement. Ensemble, ces deux volets relient la prise de conscience aux outils, l’accompagnement à l’insertion, et l’insertion à la transformation urbaine et institutionnelle. Ce continuum rend possible une véritable émancipation des femmes. 

 

Anciennement membre du cabinet de la ministre Laurence Rossignol, vous avez mené une vaste concertation auprès des femmes des quartiers populaires pour reconnecter l’action publique au terrain. Avec ce regard d’actrice des politiques publiques, quels sont, selon vous, les leviers que l’État devrait aujourd’hui renforcer pour soutenir réellement l’émancipation de ces femmes ?

Je crois que le premier levier est presque invisible : c’est le regard.

Tant que l’on considère les femmes des quartiers populaires comme des « bénéficiaires » ou des « problèmes à traiter », on passe à côté de ce qu’elles sont réellement : des porteuses de compétences, forgées dans une incroyable capacité à tenir face à des difficultés économiques et sociales majeures.

La manière dont on les regarde conditionne la manière dont on les traite, et cela a donc une incidence directe sur les politiques que l’on écrit pour elles. 

 Changer de regard, en s’appuyant sur une analyse objective des attentes et des besoins, c’est ce que nous avons fait au cabinet de la ministre Laurence Rossignol, à travers une large enquête de terrain. Nous avons rencontré plus de cent femmes, dirigeantes d’associations implantées sur l’ensemble du territoire, chacune servant de relais auprès de son public. Au total, plus de 1 000 femmes ont participé à cette enquête. 

 

Propos recueillis parSabrina FOYEN –  Chargée de communication au sein de la Fondation RAJA-Danièle Marcovici.

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